L'Hydre et l'Académie

    Jean Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme

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    Johnathan R. Razorback
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    Jean Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 21 Jan - 20:11

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Pic_de_la_Mirandole
    http://www.lyber-eclat.net/lyber/mirandola/pictrad.html

    "Finalement, j'ai cru comprendre pourquoi l'homme est le mieux loti des êtres animés, digne par conséquent de toute admiration, et quelle est en fin de compte cette noble condition qui lui est échue dans l'ordre de l'univers, où non seulement les bêtes pourraient l'envier, mais les astres [...]

    En fin de compte, le parfait ouvrier décida qu'à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre serait commun tout ce qui avait été donné de particulier à chaque être isolément. Il prit donc l'homme, cette œuvre indistinctement imagée, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons tu les souhaites, les obtiennes et les conserves par toi-même. La nature enferme les autres créatures en des lois établies par moi-même. Mais toi, que ne limite aucune contrainte, c’est par ton propre arbitre, aux mains duquel je t’ai confié, que tu te définis toi-même. Je t’ai placé au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel, afin qu’en charge et disposition de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines.


    [...] Mahomet aimait à répéter qu'à s'éloigner de la loi divine, on tombe dans la bestialité. Et il avait raison.

    [...] Qui donc s'abstiendra d'admirer l'homme ?

    [...]  Il nous appartient, puisque notre condition native nous permet d'être ce que nous voulons, de veiller par-dessus tout à ce qu'on ne nous accuse pas d'avoir ignoré notre haute charge, pour devenir semblables aux bêtes de somme et aux animaux privés de raison.

    [...] Mais comment faire porter son jugement ou son amour sur ce qu'on ne connaît pas ?

    [...] Ne pas nous contenter de nos propres auteurs.

    [...] La nature, selon Héraclite, est née de la guerre: raison pour laquelle Homère l'appelle «combat». Aussi ne peut-elle, par elle-même, nous apporter le vrai repos, ni une paix solide: cette charge-là et ce privilège reviennent à sa maîtresse, je veux dire à la très sainte théologie. Celle-ci montrera la voie qui mène à celle-là et lui servira de guide, s'écriant de loin à notre approche: «Venez à moi, vous qui avez peiné; venez et je vous rendrai des forces; venez à moi et je vous donnerai la paix que ne peuvent vous donner le monde ni la nature».

    [...] Nous jouirons de la paix désirée: paix très sainte, union indivisible, amitié unanime, grâce à quoi tous les esprits non seulement concordent en une seule intelligence au-dessus de toute intelligence, mais finissent même par aboutir, d'une certaine manière ineffable, au plus profond de l'un. Telle est cette amitié dont les pythagoriciens disent qu'elle est le but de toute la philosophie. [...] Cette paix, souhaitons-la à nos amis, à notre siècle, souhaitons-la à toute maison où nous entrons.

    [...] Qui ne souhaiterait, reléguant toutes choses humaines au second rang, méprisant les biens de la fortune, tenant le corps pour négligeable, devenir le commensal des Dieux dès son séjour sur terre et, gorgé du nectar de l'éternité, recevoir, quoique mortel, le don de l'immortalité ?

    [...] Le fameux medèn ágan, autrement dit «rien de trop», prescrit justement la norme et la règle de toutes les vertus par le calcul du juste milieu, dont traite la morale.

    [...] Il est vrai que de nos jours - c'est un malheur de l'époque -, toute cette activité philosophique conduit au mépris et aux outrages, plutôt qu'aux honneurs et à la gloire. Ainsi est-on persuadé, et cette conviction aussi funeste que monstrueuse a envahi presque tous les esprits, que l'activité philosophique devrait être réduite à rien ou réservée à un petit nombre. Comme si le fait d'avoir devant les yeux et sous la main, grâce à une connaissance approfondie, les causes des choses, les voies de la nature, la raison de l'univers, les desseins de Dieu, les mystères des cieux et de la terre ne devait servir absolument à rien, sinon à faire la chasse aux faveurs et à se ménager quelque bénéfice. Pis encore, hélas, on en est désormais venu à n'estimer sages que les mercenaires de la sagesse, au point que la chaste Pallas, qui par une grâce des dieux avait élu domicile chez les hommes, on la voit bannie, huée, sifflée; il n'y a personne pour l'aimer et pour lui témoigner de l'intérêt, à moins qu'elle ne se prostitue en quelque sorte et qu'ayant perçu le chétif salaire de sa virginité déflorée, elle ne verse dans la cassette d'un amant cet argent mal acquis. Tout cela, ce n'est pas sans une douleur et une indignation extrêmes que je l'impute, non pas aux princes de notre temps, mais aux philosophes qui croient et déclarent qu'il ne faut pas philosopher, sous prétexte que les philosophes n'ont à attendre aucun salaire, aucune récompense - comme s'ils ne prouvaient pas eux-mêmes, par ces seuls propos, qu'ils ne sont pas philosophes. Toute leur vie étant suspendue au profit et à l'ambition, ce n'est pas pour elle-même qu'ils s'attachent à connaître la vérité.
    Je m'accorderai, sans rougir de faire sur ce point mon propre éloge, que je n'ai jamais philosophé à d'autre fin que de philosopher, et que de mes études, de mes réflexions, je n'ai attendu et recherché d'autre salaire ou d'autre fruit que la culture de mon esprit et la connaissance de la vérité, objet de mes plus ardents désirs. Je l'ai aimée passionnément, cette vérité, au point d'abandonner tout souci des affaires tant privées que publiques pour avoir le loisir de me consacrer entièrement à la contemplation; ni les critiques des envieux, ni les injures des ennemis de la sagesse n'ont pu à ce jour et ne pourront à l'avenir m'en détourner. C'est la philosophie, précisément, qui m'a appris à dépendre de ma conscience plutôt que des jugements du dehors, et à toujours me soucier moins des mauvaises opinions sur mon compte que de la nécessité de ne rien dire ou faire de mal moi-même.


    [...] Le combat intellectuel [...] a ceci de particulier que la défaite même est profitable. [...] De là résultent à bon droit, même pour les plus faibles, la possibilité et le devoir non seulement de ne pas refuser de se battre, mais bien de le souhaiter. Car celui qui succombe reçoit du vainqueur un bienfait, loin de subir un dommage, puisque grâce à lui il s'en retourne plus riche, c'est-à-dire plus savant, et mieux préparé aux futurs combats. Tel est l'espoir qui m'animait, faible soldat, quand je n'ai pas craint le moins du monde de livrer une si rude bataille aux plus braves et aux plus énergiques de tous. Quant à savoir si j'ai agi ou non à la légère, on en pourra mieux juger, en tout état de cause, par l'issue du combat que par le nombre de nos années.

    [...] J'ai eu pour principe de me répandre entre tous les maîtres de philosophie, d'éplucher toutes leurs pages, de connaître toutes leurs écoles. [...] Et c'est assurément le fait d'un esprit étroit que de s'enfermer dans une seule école, Portique ou Académie. Impossible de bien choisir parmi toutes les doctrines la sienne propre, si l'on ne s'est au préalable familiarisé avec toutes.

    [...] On pourra résoudre n'importe quel problème d'ordre naturel ou théologique, suivant une méthode philosophique bien différente de celle qui nous est enseignée oralement dans les écoles et qui est en honneur parmi les docteurs de notre temps.

    [...] Sculptés devant les temples des Egyptiens, les sphinx rappelaient qu'il faut, par le noeud des énigmes, mettre les enseignements mystiques hors d'atteinte de la multitude profane. «Je dois m'exprimer par énigmes,» dit Platon dans une lettre à Denys (à propos des substances suprêmes), «de crainte que d'autres ne comprennent ce que je t'écris, au cas où cette lettre tomberait entre des mains étrangères».



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