L'Hydre et l'Académie

    Jan Marejko, Jean-Jacques Rousseau et la dérive totalitaire

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    Johnathan R. Razorback
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    Jan Marejko, Jean-Jacques Rousseau et la dérive totalitaire

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 13 Jan - 12:28

    https://books.google.fr/books?id=WYFuJNA6yc0C&pg=PA94&lpg=PA94&dq=la+volont%C3%A9+g%C3%A9n%C3%A9rale+n%27existe+pas&source=bl&ots=-3AYQzr9Hp&sig=-ZQqU39fz6ZcU-ohgQPP-in3SRg&hl=fr&sa=X&ei=AQy1VJyWDIrD7ga86IHIBA&ved=0CCAQ6AEwADgK#v=onepage&q=la%20volont%C3%A9%20g%C3%A9n%C3%A9rale%20n'existe%20pas&f=false

    "Le totalitarisme est le "résultat positif" de la philosophie ou de la religion de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne signifie pas qu'on trouve, dans les écrits du Genevois, l'intention délibérée d'élaborer un système totalitaire ; on y découvre plutôt une constellation de mythes, de principes et d'idées qui ont entraîné ses disciples dans les allées du soupçon, de la terreur et de la servitude."

    "La métaphysique de Rousseau repose sur une proposition fondamentale: la parole et la pensée sont des causes de discorde. Il faut retrouver, au-delà du "logos", la transparence des cœurs. Jean-Jacques estimait que le rapport à autrui n'avait nul besoin d'être médiatisé par l'exercice de la pensée, de même que, dans son rapport à lui-même, il croyait possible l'élimination de l'esprit au profit de l'immédiateté de la jouissance. Il voulait s'abandonner à la sensation de l'instant en écartant définitivement la séparation des consciences ou le dialogue intérieur. C'est à partir de là qu'il rêvait d'un autre rapport à autrui et à soi-même."

    "Chez Rousseau [...] les mots et les chaînes de raisonnement ont presque toujours pour fonction d'amplifier le mouvement de l'âme qui veut se fondre ou se perdre dans une totalité, et non de clarifier le rapport du moi au monde.
    L'extase du gnostique est un idéal inatteignable. L'âme reste toujours une et distincte. On ne peut la fondre en Dieu ou la perdre dans la nature. Le désir de fusion rencontre toujours un obstacle infranchissable. Il vient un moment où, à l'élan extatique déçu, succède un brutal retour sur le soi, comme si, incapable de plonger son âme dans le grand Tout, le gnostique décidait brusquement de l'enfermer en elle-même. Au désir de vagabondage dans la nature, image du mouvement psychique vers la fusion, succède le désir d'une "vie carcérale", image du repli sur soi. Au moment où l'élan vers Dieu ou la Nature déçoit, la prison apparaît comme le lieu où va se réaliser l'abolition des distinctions. L'insupportable, c'est le règne de la séparation ; pour y mettre fin, on peut envisager soit de s'abîmer dans les êtres et les choses (fusion) soit de s'en retrancher complètement (prison).
    C'est ainsi que le gnostique rêvera à des Bastilles, à des "lieux de concentration", à des espaces clos où il espérera retrouver une sérénité que la Nature lui a refusé. Lorsque Jean-Jacques souhaita qu'on l'enfermât, c'était parce que, comme certains pensionnaires du Goulag pour qui le "camp de concentration donnait le sentiment de la plus grande liberté", il voyait dans la réclusion un moyen d'accéder à une vie spirituelle qui ne lui fît point mesurer sa condition d'individu séparé.

    [...] La faiblesse de la volonté propre, qui n'a pas su mener jusqu'à l'abolition des distinctions, donne la nostalgie d'un pouvoir franchement despotique qui, en arrachant la psyché à un monde où elle mesure douloureusement sa dépendance, restaurerait son autonomie par l'excès d'une tyrannie forçant au repli sur soi. C'est que l'âme gnostique, pas plus qu'elle ne peut s'abîmer dans la Nature, ne peut se contraindre à l'anachoresis. Elle appelle donc de ses vœux la poigne de fer qui la contraindra à mener une vie de claustration. Elle-même se sent incapable d'une telle fermeté.
    "

    "La transparence à soi-même ou la fusion dans le grand tout vont nécessairement de pair avec l'abolition du temps. Vouloir un temps tranquille, sans conflits, ou, pour employer des termes plus explicites, vouloir la réconciliation des hommes entre eux ainsi qu'entre les hommes et la nature, c'est aussi vouloir vivre en geôle. Les théories qui veulent instaurer le règne d'une parfaite sérénité individuelle ou collective en mettant fin aux conflits politiques ou psychiques contiennent la menace et l'espoir d'une claustration absolue. En effet, seule une disparition de l'espace comme lieu où surviennent des événements accorderait la réconciliation ou l'équilibre escomptés. Là où il n'y a pas d'étendue pour des rencontres, des distinctions ou des séparations, il n'y a pas de temps non plus.
    Une philosophie visant à mettre fin aux conflits historiques d'un peuple ou d'un individu est concentrationnaire
    ."

    "On sait combien Jean-Jacques loua Sparte [...] La place publique est à la fois la source et la fin ultime de l'association politique. Ce n'est pas tant le lieu où le peuple délibère que celui où il se régénère. [...] Sur la place publique les membres de l'Etat sentent qu'ils sont indissolublement liés, comme l'étaient les Spartiates et les Romains. C'est la vie de la place publique qui empêche la particularisation des volontés: se retrouvant souvent ensemble, tantôt pour de solennelles cérémonies, tantôt pour des fêtes, les citoyens participent à une sorte de communion politique qui leur fait sentir la vie du corps dont ils sont les membres et oublier les besoins de leur corps physique qui les conduit à la mort. Sans un tel espace politique, les volontés des citoyens, au lieu de se fondre en une volonté générale, s'atomisent en une multitude chaotique de volontés particulières.
    La volonté générale n'est pas la somme des volontés particulières, car celles-ci ne peuvent maintenir l'Etat en vie. Un assemblage de volontés particulières ne forme pas vraiment un Etat mais une "multitudo dissoluta". La vraie vie politique commence là où la volonté générale trouve, puis pénètre un groupe humain qu'elle informe, comme l'âme informe le corps. Cette matérialisation de la force propre à mouvoir droitement les hommes ne peut pas se produire là où ils se divisent en sectes et en partis. Et la volonté générale n'existe pas non plus là où les hommes doivent se faire représenter, parce que "la souveraineté, précise Jean-Jacques, ne peut être représentée". Pour sentir la volonté générale les citoyens doivent se taire, se recueillir, et la laisser venir à eux. Alors, l'un d'entre eux prend la parole et exprime, simplement, en quelques mots, ce que tous ressentent et veulent faire. "Le premier qui propose les lois ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, et il n'est question ni de brigues ni d'éloquence pour faire passer en loi ce que chacun à déjà résolu de faire." La volonté générale n'est donc pas issue d'une série de conflits entre des volontés particulières, série au terme de laquelle on trouverait soit un compromis, soit une volonté unique qui s'imposerait à toutes les autres. Un peuple doit être passif pour recevoir la volonté générale un peu comme on reçoit la volonté de Dieu
    ."
    -Jan Marejko, Jean-Jacques Rousseau et la dérive totalitaire, Éditions L'Age d'Homme, 1984.


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