L'Hydre et l'Académie

    Pierre-Joseph Proudhon

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 18 Mai - 19:50

    http://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Pierre-Joseph_Proudhon

    https://archive.org/details/duprincipedelar00unkngoog

    « Je regarde la société, le groupe humain, comme un être sui generis, constitué par le rapport fluidique et la solidarité économique de tous les individus soit de la nation, soit de la localité ou corporation, soit de l'espèce entière ; lesquels individus circulent librement les uns à travers les autres, s'approchent, se joignent, s'écartent tour à tour dans toutes les directions ; -un être qui a ses fonctions à lui, étrangères à notre individualité, ses idées qu'il nous communique, ses jugements qui ne ressemblent point aux nôtres, sa volonté en opposition diamétrale avec nos instincts, sa vie, qui n'est pas celle de l'animal ou de la plante, bien qu'elle y rencontre des analogies; -un être, enfin, qui sorti de la nature, semble le Dieu de la nature, dont il exprime à un degré supérieur (surnaturel) les puissances et les lois. » -Proudhon, La Philosophie du progrès, 1853.

    "Platon chassait de la république les poètes et les artistes ; Rousseau les accusait de la corruption des mœurs et de la décadence des Etats. Faut-il croire, d'après ces illustres philosophes, grands écrivains eux-mêmes, grands artistes, que l'art, étant rêverie, caprice et paresse, ne peut engendrer rien de bon ? J'avoue qu'il me répugne d'admettre une pareille conséquence, et, bon gré mal gré, puisque l'art est évidemment une faculté de l'esprit humain, je me demande quelle est la fonction ou le fonctionnement de cette faculté, partant, quelle en est la destination, domestique et sociale."

    "Je n'ai pas l'intuition esthétique ; je manque de ce sentiment primesautier du goût qui fait juger d'emblée si une chose est belle ou non ; et ce n'est toujours que par réflexion et analyse que j'arrive à l'appréciation du beau."

    "En peinture, ni plus ni moins qu'en littérature et en toute chose, la pensée est la chose principale, la dominante ; [...] la question du fond prime toujours celle de la forme, et qu'en toute création de l'art, avant de juger la chose de goût, il faut vider le débat sur l'idée. Or, quelle est l'idée de Courbet, non-seulement dans tel de ses tableaux, mais dans l'ensemble de son œuvre ? Voilà ce qu'il convenait tout d'abord d'expliquer. Au lieu de répondre, on s'est hâte d'arborer un drapeau sur lequel on a écrit, sans savoir ce que l'on faisait, REALISME ; la critique a battu la campagne, et voilà Courbet, grâce à ce sobriquet métaphysique, devenu une sorte de sphinx, auquel depuis dix ans le progrès de l'art français semble accroché."

    "Le premier qui, en dehors de ses attractions physiques et de ses besoins matériels, sut apercevoir dans la nature un objet agréable, intéressant, singulier, magnifique ou terrible ; qui s'y attacha, s'en fit un amusement, une parure, un souvenir ; qui, communiquant à son hôte, à son frère, à sa maîtresse, son admiration, leur en fit agréer l'objet comme un témoignage précieux d'estime, d'amitié ou d'amour, celui-là fut le premier artiste. La petite fille qui se fait une couronne de bluets, la femme qui se compose un collier de coquillages, de pierreries ou de perles, la guerrier qui, pour se rendre plus terrible, s'affuble d'une peau d'ours ou de lion, sont des artistes.
    Cette faculté est propre à notre espèce ; l'animal, comme le philosophe d'Horace, n'admire rien, ne montre de
    goût en rien, ne distingue point entre le beau et le laid, pas plus qu'entre le juste et l'injuste. [...]
    J'appelle donc
    esthétique la faculté que l'homme a en propre d'apercevoir ou découvrir le beau et le laid, l'agréable et le disgracieux, le sublime et le trivial, en sa personne et dans les choses, et de se faire de cette perception un nouveau moyen de jouissance, un raffinement de volupté."

    "La faculté de sentir donc [...], de saisir une pensée, un sentiment dans une forme, d'être joyeux ou triste sans cause réelle, à la simple vue d'une image, voilà quelle est en nous le principe ou la cause première de l'art. En cela consiste ce que j'appellerai la puissance d'invention de l'artiste ; son talent (d'exécution) consistera à faire passer dans l'âme des autres le sentiment qu'il éprouve.
    Cette cause première, fondamentale de l'art en engendre une seconde, de laquelle l'art tirera tout son développement. Doué de cette faculté esthétique, l'homme se l'applique à lui-même: il veut être beau, se faire beau, noble, glorieux, sublime, et le devenir de plus en plus. Lui dénier ce mérite, combattre cette prétention, c'est l'outrager. Si l'art à son principe dans la faculté esthétique, sens poétique, ou comme on voudrait l'appeler, il reçoit l'impulsion de l'estime de soi ou de l'amour-propre
    ."

    "Là où manque l'âme, la sensibilité, il n'y a point d'art, il n'y a que du métier. Sur ce point, le public et les critiques, même les plus clairvoyants, sont exposés à se tromper, prenant, sur la foi de leur propre idéal, les illusions du dessin, du modelé, qui sont en eux, pour des signes de génie chez les autres. Dans une époque de charlatanisme comme la nôtre, cette espèce abonde: il n'est pas rare de la voir usurper les honneurs et la réputation dus aux vrais artistes."

    "De ce que notre âme a la faculté de sentir, à premier vue et avant toute réflexion, indépendamment de tout intérêt, les belles choses, il s'ensuit, au rebours de ce qu'enseignent de grands philosophes, que l'idée du beau n'est pas en nous une pure conception de l'esprit, mais qu'elle a son objectivité propre ; en autres termes, cette beauté qui nous attire n'est point chose imaginaire, mais réelle. En sorte que l'art n'est pas simplement l'expression de notre esthésie, qu'on me passe ce néologisme ; il correspond à une qualité positive des choses."

    "Il n'est pas un homme qui n'ait aimé dans sa vie au moins une jolie femme, ce qui suppose que toutes les femmes sont belles ; et j'abonde dans ce sentiment. Mais, de toutes ces créatures charmantes, il n'y en a ordinairement qu'une qui ne vous plaise: ce qui veut dire que les habitudes de notre vie, notre éducation, nos idées acquises, notre tempérament, modifient notre clairvoyance esthétique, et réduisent pour chacun de nous à d'étroites limites le monde de la beauté."

    "La faculté esthétique, de même que la faculté philosophique, a sa base tout à la fois dans l'esprit et dans les choses."

    "[L']objet de l'art, encore si peu compris, est ce que tout le monde appelle l'idéal.
    Réalisme, idéalisme, termes mal expliqués et devenus presque inintelligibles, même aux artistes. J'en étonnerai plus d'un en affirmant que l'art est, comme la nature elle-même, tout à la fois réaliste et idéaliste ; que Courbet et ses imitateurs ne font nullement exception à la règle ; qu'il est également impossible à un peintre, à un statuaire, à un poète, d'éliminer de son œuvre soit le réel, soit l'idéal, et que, s'il l'essayait, il cesserait par là même d'être artiste. [...]
    La séparation du réel et de l'idéal est donc impossible, d'abord dans la nature, qui nous donne l'un et nous suggère au moins l'autre ; à plus forte raison dans l'art, cet art se réduisit-il à une simple photographie. Elle est impossible, dis-je, cette séparation, d'abord parce que la beauté, plus ou moins cachée, est partout dans l'univers,
    opera Dei perfecta ; puis parce que nous avons des yeux et un cœur qui savent la découvrir ; Platon affirme cette séparation, lorsqu'il dit que les Idées, c'est-à-dire les types éternels de toutes les choses créées, existaient avant la création dans la pensée de Dieu. Mais qui admet aujourd'hui cette théosophie de Platon ?"

    "L'art n'est rien que par l'idéal, ne vaut que par l'idéal ; s'il se borne à une simple imitation, copie ou contrefaçon de la nature, il fera mieux de s'abstenir ; il ne ferait qu'étaler sa propre insignifiance, en déshonorant les objets mêmes qu'il aurait imités. Le plus grand artiste sera donc le plus grand idéalisateur ; soutenir le contraire serait renverser toutes les notions, mentir à notre nature, nier la beauté, et ramener la civilisation à la sauvagerie."

    "La nature ne nous a pas tout dit ; elle n'a pas tout pensé, elle ne sait pas tout ; elle ne sait rien de notre vie sociale, qui est à elle seule un monde nouveau, une seconde nature ; elle ne peut rien nous apprendre de nos rapports, de nos sentiments, du mouvement de nos âmes, de l'influence changeante qu'elle exerce sur nous, des aspects nouveaux sous lesquels nous la voyons, des changements que nous lui faisons subir à elle-même. Tout cela nous suggère incessamment de nouvelles idées, de nouvelles idéalités, pour lesquelles il nous faut des expressions nouvelles, un langage nouveau, langage non-seulement philosophique, mais esthétique."

    "Je définis donc l'art: Une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce."

    "Il résulte de ce qui précède que l'art n'a pas sa raison supérieure ou sa fin en lui-même, pas plus que l'industrie ; qu'il n'est pas en nous faculté dominante, mais faculté subordonnée, la faculté dominatrice étant la justice et la vérité."

    "L'art pour l'art, comme on l'a nommé, n'ayant pas en soi sa légitimité, ne reposant sur rien, n'est rien. C'est débauche de cœur et dissolution d'esprit. Séparé du droit et du devoir, cultivé et recherché comme le plus haute pensée de l'âme et la suprême manifestation de l'humanité, l'art ou l'idéal, dépouillé de la meilleure partie de lui-même, réduit à n'être plus qu'une excitation de la fantaisie et des sens, est le principe du péché, l'origine de toute servitude, la source empoisonnée d'où coulent, selon la Bible, toutes les fornications et abominations de la terre. C'est à ce point de vue que le culte des lettres et des arts a été signalé tant de fois par les historiens et les moralistes comme la cause de la corruption des mœurs et de la décadence des Etats ; c'est pour le même motif que certaines religions, le magisme, le judaïsme, le protestantisme, l'ont proscrit de leurs temples."

    "L'artiste est l'homme doué à un degré éminent de la faculté de sentir l'idéal et de communiquer aux autres, par signes, gestes, figures, descriptions, mélodies, son impression."

    "L'efflorescence de l'art égyptien a été longue ; elle a duré autant que les institutions, autant que la pensée collective qui l'inspirait. [...] Mais l'Etat disloqué, le sacerdoce devenu philosophe, partant hypocrite, tandis que la multitude croupissait dans la plus abjecte superstition, l'autonomie nationale perdue, le génie esthétique de la vieille Égypte devait s'éteindre: cette triste fin ne sera pas la seule que nous aurons à constater dans l'histoire de l'art."

    "Platon, avec ses théories des idées et de l'idéal, avait été, pour ainsi dire, le théologien de l'art grec ; saint Paul, avec sa distinction de l'homme animal et de l'homme spirituel, et sa théorie du péché originel, de la mortification et de la grâce, fut le véritable inspirateur du gothique."

    "A première vue, il est aisé de se convaincre qu'il en a été de l'art gothique comme de l'art égyptien et de l'art grec: ce n'a point été, comme l'imagine le vulgaire, qui ne sait apercevoir, même dans une bataille, que des actions individuelles, le fait de quelques particuliers heureusement doués, et qui, sollicités par les villes, les pontifes et les princes, se sont mis à improviser de toutes pièces ces merveilles, auparavant inconnues. Le gothique est né, comme de l'hellénique, d'un besoin des âmes ; il a été le produit d'une force de collectivité sociale. Quand donc reviendrons-nous de cette opinion absurde qui, dans certains artistes, poètes et écrivains de l'antiquité, nous fait voir des génies prodigieux que la nature épuisée est aujourd'hui impuissante à produire, et dont les œuvres sont pour nous inimitables ? Le génie ne se montre pas isolé, il n'est pas un homme, c'est une légion ; il a ses précédents, sa tradition, ses idées faites et lentement accumulées, ses facultés agrandies et rendues plus énergiques par la foi intense des générations ; il a son compagnonnage, ses courants d'opinion ; il ne se pense pas seul, dans un égoïsme solitaire ; c'est une âme multiple, épurée et fortifiée pendant des siècles par la transmission héréditaire. Certainement, nous ne referons pas les œuvres du ciseau grec, pas même celles du ciseau gothique et égyptien ; nous ne pouvons plus en donner que des copies ou contrefaçons, et pourquoi ? Parce que l'âme grecque est morte, aussi bien que l'âme égyptienne."

    "Il manque à la Renaissance le cachet des grandes époques, la puissance de collectivité. Dans la période antérieure, il n'y a réellement qu'une école en Europe ; en Italie, au seizième siècle, autant d'écoles que de cités."

    "Les artistes de la Renaissance, d'un talent prodigieux tant qu'on voudra, mais ne servant plus ni un principe ni une institution, n'obéissant qu'à la fantaisie, disons mieux, à l'hypocrisie d'une société sans religion et sans morale, devenus de simples contrefacteurs, se hâtent de refaire un empyrée que n'attristent plus les malingres et les rechignés du moyen âge. Mélange de paganisme et de spiritualité, leur art aboutit, comme celui des Grecs, au culte idolâtrique de la forme."

    "Raphaël prétendait que le devoir et la règle du peintre étaient de représenter les choses, non pas telles que les fait la nature, mais telles qu'elle les devrait faire [...] C'est une profession de foi idéaliste, au sens de Platon et des Grecs, la plus nette qu'on puisse faire."

    "Rembrandt, le Luther de la peinture, fut, au dix-septième siècle, le réformateur de l'art. Tandis que la France, catholique et royaliste, se refaisait l'esprit, hélas ! dans la fréquentation des Grecs et des Latins, la Hollande réformée, républicaine, inaugurait une nouvelle esthétique. Dans le tableau improprement appelé la Ronde de nuit, Rembrandt peint, d'après nature et sur figures originales, une scène de la vie municipale, et d'un seul coup, dans ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, il éclipse toute l'ostentation pontificale, les couronnements de princes, les tournois nobiliaires, les apothéoses de l'idéal. Dans la Leçon d'anatomie, autre chef-d'œuvre, où il représente la Science sous les traits du professeur Tulp, le scalpel à la main, l'œil fixé sur un cadavre, il en finit avec les allégories, les emblèmes, les personnifications et incarnations, et réconcilie pour toujours l'idéal et la réalité. Mettez en regard l'une de l'autre l'École d'Athènes, de Raphaël, et la Leçon d'anatomie, de Rembrandt ; consultez, dans le silence de votre réflexion, votre sentiment, et dites ensuite lequel à réveillé en vous le plus puissant idéal, du symbolique et idéaliste Italien, ou du positif et réaliste Hollandais."

    "J'ai associé le nom de Rembrandt à celui de Luther ; il faut placer à côté d'eux W. Shakespeare. Shakespeare, c'est l'art dramatique, c'est la littérature qui se fait contemporaine, populaire, de grecque et latine, homérique, biblique et académique qu'elle était restée [...]
    Shakespeare a surpassé les Hollandais de toute la supériorité de la poésie et du drame sur la peinture. Lui aussi a su mettre en scène, à côté des princes coupables, malheureux et pauvres, les classes inférieures de la société
    ."

    "L'artiste complet, celui auquel doit être adjugée la palme, ne peut plus être désormais ni un classique ni un romantique, ni un homme de la Renaissance, de la Grèce ou du moyen âge ; c'est celui qui, sachant combiner tous les éléments, toutes les données de l'art, toutes les conceptions de l'idéal, supérieur à la tradition, saura le mieux être de son temps et de son pays."

    "Il n'y rien que soit de plus mauvais goût, qui choque davantage notre sentiment esthétique, que l'absurde"

    "Tout tableau d'histoire, représentant une action dont l'artiste n'a pas été témoin, dont il n'est pas même contemporain, et que la masse de son public ignore, est une fantasmagorie, et, au point de vue de la haute mission de l'art, un non-sens."

    "Rien ne m'irrite davantage que le mensonge dans l'art. Précisément parce que l'art est une idéalisation, l'idée de l'artiste doit être d'une vérité d'autant plus scrupuleuse. Le tableau de David qui représente le premier consul gravissant les Alpes est assurément fort beau: ce n'en est pas moins une page que je voudrais déchirer."

    "L'idéal, selon E. Delacroix, est une impression personnelle à l'artiste, et l'art une expression de sa subjectivité. [...]
    Mais, artiste, répondrai-je à M. Delacroix, je me souci fort peu de vos impressions personnelles [...] Pour entraîner mon imagination, la première condition, je vous en préviens, est de gagner ma raison. Ce n'est donc point par vos propres idées et votre propre idéal que vous devez agir sur mon esprit, en passant par mes yeux ; c'est à l'aide des idées et de l'idéal qui sont en moi: ce qui est juste le contraire de ce que vous vous vantez de faire. En sorte que tout votre talent, à vous peintre, de même que le talent du poète, se réduit d'abord, et avant de mettre la main à l'œuvre, à pénétrer nos âmes, à y découvrir l'idéal ; puis à l'exciter, à le provoquer au moyen de votre miroir d'artiste ; finalement, à produire en nous des impressions, des mouvements et des résolutions qui tournent, non à votre gloire ni à votre fortune, mais au profit de la félicité générale et du perfectionnement de l'espèce.

    Je l'ai dit je ne sais plus où: les poètes et les artistes sont dans l'humanité comme les chantres dans l'église ou les tambours au régiment. Ce que nous leur demandons, ce ne sont pas leurs impressions personnelles, ce sont les nôtres ; ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils peignent, qu'ils chantent ou jouent de leurs instruments, c'est pour nous. D'où il résulte que ce qui les fait admirer et applaudir, ce qui les rend célèbres ne vient pas d'eux ; ils n'en sont que les fidèles et retentissants échos ; ce qui fait les miracles de la poésie et de l'art est la faculté idéaliste, non d'un individu, mais d'une collectivité. Que si cette obédience déplaît aux artistes, s'ils prétendent chanter et peindre à leur intention particulière et pour leur propre gloire, on ne les en empêche pas ; seulement, ils ne devront pas être surpris de se voir abandonnés et de s'écouter dans le désert
    ."

    "Celui qui, bannissant de l'art toute idée, s'attache exclusivement à la forme et poursuit l'absolu, s'enferme dans un cercle qui, se resserrant de plus en plus, ne lui laissera voir à la fin, dans l'infinie variété des modèles, qu'un seul et même type, que son ambition sera de reproduire toujours."

    "Rousseau: je le répudie ; cette tête fêlée n'est pas française, et nous nous fussions fort bien passés de ses leçons. C'est justement à lui que commencent à notre romantisme et notre absurde démocratie."

    "Les Victoires et Conquêtes, la prise de Constantine, de Malakof, de Puebla, etc., voilà qui, avec les scènes et maximes de la vie de lorette, a fini par obtenir la vogue. Je me demande comment l'idée n'est jamais venue au gouvernement, protecteur de l'art et de la morale, dont la censure se permet tant de choses, d'interdire de pareils spectacles. Nous ressemblons trait pour trait aux Romains de la décadence, qui, dégoûtés de Plaute, Térence et Sénèque, n'avaient plus de goût que pour les boucheries du cirque !"

    "Indifférent aux idées, indifférent à la politique, indifférent à toute espèce d'idéal, M. Horace Vernet, malgré son spécialisme, ne peut être regardé comme le peintre épique de l'armée: ce serait faire injure à celle-ci."

    "Dix mille citoyens qui ont appris le dessin forment une puissance de collectivité artistique, une force d'idée, une énergie d'idéal, bien supérieure à celle d'un individu, et qui, trouvant un jour son expression, dépassera le chef-d'œuvre."

    "Que l'art devienne plus rationnel, je veux dire qu'il apprenne à exprimer les aspirations de l'époque actuelle, comme il exprima les intuitions de l'époque primitive ; qu'il s'empare des idées, qu'il se les assimile."

    "De tous les actes de la vie, le plus grave, celui qui prête le moins à l'ironie est celui qui la termine, c'est la mort. Si quelque chose doit rester sacré, aussi bien pour le croyant que pour l'incrédule, ce sont les derniers instants, le testament, les adieux solennels, les funérailles, la tombe."

    "Il en est un peu de la peinture comme de la musique: chacun a le droit d'y voir ce que bon lui semble ; l'essentiel pour le peintre est que l'on y découvre quelque chose."

    "D'après les classiques et les romantiques, qu'il serait inconséquent de séparer, l'art est à lui-même sa propre fin. Manifestation de la beauté et de l'idéal, quel autre objet pourrait-on lui assigner que celui de plaire, d'amuser ? Il répugne à toute fin utilitaire. S'il favorise les mœurs, s'il aide à la santé, s'il contribue à la richesse, tant mieux pour elles ; l'homme d'Etat pourra en prendre texte pour imposer à l'art certaines restrictions de police ; mais il n'en résulte nullement que l'art reconnaisse une suzeraineté en dehors de sa nature. Les ordonnances du législateur ont leur motif ; elles doivent être respectées ; comme citoyen, l'artiste s'y soumet ; comme interprète de l'idéal, il ne s'en soucie aucunement. Son unique but, c'est, en vous faisant part de ses impressions personnelles, quelles qu'elles soient, d'exciter en vous cette délectation intime qui double la jouissance de la réalité, qui tient lieu bien souvent de sa possession. Qu'importe ici la moralité du fait ou sa logique ? Qu'importe la valeur, économique ou morale, de la chose ? Vous êtes séduits, passionné, transporté: c'est tout ce que veut l'artiste. Le reste est hors de sa compétence, hors de sa responsabilité.
    Je ne perdrai pas mon temps à réfuter cette théorie, fondée sur une équivoque, et que chacun aujourd'hui peut juger par ses fruits ; car c'est elle qui, depuis soixante ans, pour ne pas remonter plus haut, a fait déchoir constamment l'art et qui l'a perdu
    ."

    "L'art a pour objet de nous conduire à la connaissance de nous-mêmes, par la révélation de toutes nos pensées, mêmes les plus secrètes, de toutes nos tendances, de nos vertus, de nos vices, de nos ridicules, et par là de contribuer au développement de notre dignité, au perfectionnement de notre être. Il ne nous a pas été donné pour nous repaître de chimères, nous enivrer d'illusions, nous tromper et nous induire à mal avec des mirages, comme l'entendent les classiques, les romantiques et tous les sectateurs d'un vain idéal ; mais pour nous délivrer de ces illusions pernicieuses, en les dénonçant."

    "L'art, devenu rationnel et raisonneur, critique et justicier, marchant de pair avec la philosophie positive, la politique positive, la métaphysique positive, ne faisant plus profession d'indifférence, ni en matière de foi, ni en matière de gouvernement, ni en matière de morale, subordonnant l'idéalisme à la raison, ne peut plus être un fauteur de tyrannie, de prostitution et de paupérisme."

    "Nous sommes au prélude d'une révolution ; de même que l'histoire est à écrire, l'art tout entier est à refaire."

    "Si l'abus des jouissances a détendu jusqu'au ressort moral, l'homme est fini: ni art ni raison n'y peuvent plus rien ; il n'y a qu'à jeter le cadavre."

    "Le but supérieur de l'art: l'éducation du genre humain."

    "Le culte de la forme était une tentation à laquelle l'humanité devait succomber plus d'une fois ; toujours il a tendu à se substituer au but supérieur de l'art. Il en est de lui comme d'un général qui, après avoir commandé ses concitoyens dans la guerre contre l'étranger, leur demande la couronne, et, au lieu de consacrer leur indépendance, en fait ses sujets ; le but de la guerre cependant n'était pas de produire la royauté ni de récompenser le général, mais d'assurer la liberté." (p.271)
    -Pierre-Joseph Proudhon, Du principe de l’art et de sa destination sociale, 1865.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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