L'Hydre et l'Académie

    Carl Schmitt, Oeuvres

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    Johnathan R. Razorback
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    Carl Schmitt, Oeuvres

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 13 Déc - 9:29

    The Crisis of Parliamentary Crisis: http://cnqzu.com/library/Politics/131214840-Carl-Schmitt.pdf

    https://books.google.fr/books?id=czvjz6O0JssC&printsec=frontcover&dq=carl+schmitt&hl=fr&sa=X&ei=nwaMVOeQG5LoaKSfgqgD&sqi=2&ved=0CFcQ6AEwCA#v=onepage&q=carl%20schmitt&f=false

    https://books.google.fr/books?id=7In5PasSvQwC&printsec=frontcover&dq=carl+schmitt&hl=fr&sa=X&ei=_gaMVOaZE4HxaLWrgqAE&ved=0CC8Q6AEwAjgK#v=onepage&q=carl%20schmitt&f=false

    [Version allemande du Romantisme politique]: https://ia802703.us.archive.org/26/items/politischeroman00schmgoog/politischeroman00schmgoog.pdf

    https://books.google.fr/books?id=Orfw_Ow7DDgC&printsec=frontcover&dq=carl+schmitt&hl=fr&sa=X&ei=UgeMVP7uCsvtaJW6gKgD&ved=0CDkQ6AEwBDge#v=onepage&q=carl%20schmitt&f=false

    https://books.google.fr/books?id=4w9X-MTgaSEC&printsec=frontcover&dq=carl+schmitt&hl=fr&sa=X&ei=UgeMVP7uCsvtaJW6gKgD&ved=0CDEQ6AEwAzge#v=onepage&q=carl%20schmitt&f=false

    https://books.google.fr/books?id=XUSFPuTIuqwC&printsec=frontcover&dq=carl+schmitt&hl=fr&sa=X&ei=UgeMVP7uCsvtaJW6gKgD&ved=0CFkQ6AEwCTge#v=onepage&q=carl%20schmitt&f=false

    Carl Schmitt, ‘Preface to the Second Edition: On the Contradiction between Parliamentarism and Democracy’: http://vg273.user.srcf.net/schmittpreface.pdf

    "Le partisan de la guérilla espagnole de 1808 fut le premier à oser se battre en irrégulier contre les premières armées régulières modernes. A l'automne de 1808, Napoléon avait vaincu l'armée régulière espagnole ; la guerre de guérilla espagnole proprement dite ne se déclencha qu'après cette défaite de l'armée régulière. [...] Selon Clausewitz, c'était souvent la moitié de toute la puissance de guerre française qui était stationnée en Espagne, la moitié de celle-ci, à savoir 250 000 à 260 000 hommes étant immobilisée par la lutte contre les guérilleros, dont Gomez de Arteche évalue le nombre à 50 000, alors que d'autres l'estiment être bien inférieur. [...]
    Un autre élément de cette situation espagnole est que les couches cultivées de la noblesse, du haut clergé et de la bourgeoisie étaient en grande partie des
    afrancesados qui sympathisaient avec le conquérant étranger. Là encore, il y a des parallèles avec l'Allemagne, où le grand poète allemand Goethe composa des hymnes à la gloire de Napoléon, et où les milieux cultivés allemands ne surent jamais de façon certaine et définitive de quel côté il convenait de se ranger. En Espagne, le guérillero osa la lutte sans issue, un pauvre diable, un premier cas typique de chair à canons irrégulière dans les conflits de la politique mondiale. Tout cela rentre, en guise d'ouverture, dans une théorie du partisan."

    "Le partisan moderne n'attend de son ennemi ni justice ni grâce. Il s'est détourné de l'hostilité conventionnelle de la guerre domptée et limitée pour se transporter sur le plan d'une hostilité différente qui est l'hostilité réelle, dont l'escalade, de terrorisme en contre-terrorisme, va jusqu'à l'extermination."

    "Le partisan [est) un combattant irrégulier. Le caractère régulier se manifeste par l'uniforme du soldat qui est plus qu'une tenue professionnelle, parce qu'il est démonstration d'une certaine domination de la vie publique et qu'avec l'uniforme l'arme est, elle aussi, portée ouvertement et de façon ostensible. Le soldat ennemi en uniforme est la cible par excellence du partisan moderne."

    "Le partisan combat en s'alignant sur une politique et c'est précisément le caractère politique de son action qui remet en évidence le sens originel du terme de partisan. Ce terme, en effet, vient de parti et implique le rattachement à un parti ou à un groupe combattant, belligérant ou politiquement actif de quelques manière que ce soit. Ces liens avec un parti se font particulièrement solides aux époques révolutionnaires.
    Dans la guerre révolutionnaire, l'appartenance à un parti révolutionnaire implique rien moins qu'une réquisition totale. D'autres groupes, d'autres organisations, et particulièrement l'Etat de notre temps ne sont plus à même d'intégrer leurs membres et leurs ressortissants aussi totalement qu'un parti menant un combat révolutionnaire requiert ses combattants actifs. Le vaste débat autour de l'Etat dit total n'a pas encore abouti à une prise de conscience bien nette de ce fait que ce n'est pas, de nos jours, l'Etat en tant que tel mais bien plutôt le parti révolutionnaire en tant que tel qui représente l'organisation totalitaire proprement dite et, à tout prendre, la seule
    ."

    "Je retiendrais volontiers un quatrième caractère distinctif du partisan authentique, ce que Jover Zamora a appelé son caractère tellurique. Celui-ci est très important pour la situation fondamentalement défensive du partisan, lequel change de nature quand il s'identifie à l'agressivité absolue d'une idéologie visant à la révolution mondiale ou techniciste. [...] Le parti est et demeure distinct non seulement du pirate mais encore du corsaire, tout comme la terre et la mer demeurent distinctes en tant qu'espaces élémentaires différents où se situent l'activité humaine et les affrontements belliqueux entre nation. La terre et la mer ont développé non seulement des véhicules stratégiques différents, non seulement des théâtres d'opérations de types différents, mais encore des concepts différents de guerre, d'ennemi et de prise de guerre. Le partisan va continuer à représenter un type spécifiquement terrien du combattant actif du moins tant que subsistera la possibilité, sur notre planète, de guerre anticolonialistes."

    "La guerre sur mer est dans une large mesure une guerre commerciale ; en regard de la guerre sur terre, elle dispose de son propre espace et de ses concepts propres d'ennemi et de butin."

    "Le partisan a un ennemi et il risque bien autre chose que celui qui viole un blocus ou transporte de la contrebande de guerre. Ce n'est pas seulement sa vie qui est en jeu comme celle de tout combattant régulier. Il sait que l'ennemi le rejettera hors des catégories du droit, de la loi et de l'honneur et il accepte de courir ce risque.
    Or, le combattant de la révolution agit de même, qui proclame que l'ennemi est un criminel et que les concepts de droit, de loi et d'honneur propres à l'ennemi sont une mystification idéologique
    ."

    "Plus la discipline d'une armée régulière est stricte, plus elle est scrupuleuse dans sa distinction entre militaires et civils en ne considérant comme un ennemi que le seul adversaire en uniforme, et plus elle deviendra ombrageuse et irritable si, dans l'autre camp, une population civile qui ne porte pas l'uniforme participe, elle aussi, au combat. Les militaires réagiront par des représailles, en fusillant, en prenant des otages, en détruisant des localités, et ils tiendront ces mesures pour légitime défense face à des manœuvres perfides et sournoises. Plus on respecte l'ennemi dans l'adversaire régulier qui porte l'uniforme, en évitant même au cœur du combat le plus sanglant de le prendre pour un criminel, et plus implacable sera le traitement infligé au combattant irrégulier considéré comme un criminel. Ceci découle tout naturellement de la logique du droit de guerre européen classique qui fait de la distinction entre militaires et civils, combattants et non-combattants, et qui trouve la force d'âme rare ne pas déclarer criminel l'ennemi en tant que tel."

    "Le partisan n'est-il pas précisément celui qui évite de porter ouvertement les armes, qui mène une guerre d'embuscades, qui utilise en guise de camouflage aussi bien l'uniforme de l'ennemi que des signes distinctifs fixes ou mobiles et toute variété de tenue civile. La clandestinité et l'ombre sont ses armes les plus fortes, auxquelles il ne saurait honnêtement renoncer sans quitter le domaine de l'irrégularité, c'est-à-dire sans cesser d'être un partisan."

    « [La philosophie de Hegel] était une tentative systématique de conciliation entre la révolution et la tradition. »

    « Lénine était un grand familier et admirateur de Clausewitz. Il s’est adonné à une étude intensive de son livre De la guerre durant la Première Guerre mondiale, en 1915, et il en a transcrit des extraits en langue allemande, avec des notes marginales en russe, des mots soulignés et des points d’interrogation dans son cahier de notes, la Tetradka. Il a créé de la sorte un des documents les plus grandioses de l’histoire universelle et de l’histoire des idées. Un examen approfondi de ces extraits, notes et signes divers permet d’en déduire la nouvelle théorie de la guerre absolue et de l’hostilité absolue qui commande l’ère de la guerre révolutionnaire et les méthodes de la guerre froide moderne. Ce que Lénine a pu apprendre de Clausewitz, et il l’a appris à fond, ce n’est pas seulement la célèbre formule de la guerre, continuation de la politique. C’est aussi cette conviction que la distinction de l’ami et de l’ennemi est, à l’ère révolutionnaire, la démarche primaire et qu’elle commande aussi bien la guerre que la politique. Seule la guerre révolutionnaire est une guerre véritable aux yeux de Lénine, parce qu’elle naît de l’hostilité absolue. Tout le reste n’est qu’un jeu conventionnel.
    C’est Lénine lui-même qui souligne expressément la distinction entre la guerre
    (Woina) et le jeu (Igra) dans une note en marge d’un passage du chapitre 23 du Livre II (Clé de pays). C’est dans la logique de cette distinction que s’accomplit ensuite la démarche décisive qui renverse les bornes que la guerre interétatique du droit des gens de l’Europe continentale du XVIIIème siècle avait réussi à fixer, que le Congrès de Vienne de 1814-1815 avait restaurées si efficacement qu’elles se maintinrent jusque dans la Seconde Guerre mondiale, et dont Clausewitz n’envisageait pas encore réellement l’abolition. Comparée à une guerre issue de l’hostilité absolue, la guerre limitée, se déroulant selon des règles reconnues, celles du droit des gens européen classique, n’est guère plus qu’un duel entre hommes d’honneur. Aux yeux d’un communiste animé d’une hostilité absolue, tel que fut Lénine, cette forme de guerre devait prendre figure de simple jeu, un jeu auquel il participait, si les circonstances s’y prêtaient, pour égarer l’ennemi, sans cesser de le mépriser et de le juger ridicule au fond de lui-même.
    La guerre issue de l’hostilité absolue ne se connaît pas de limites. C’est la mise en œuvre conséquence d’une hostilité absolue qui lui confère son sens et sa justice. Reste donc à savoir : existe-il un ennemi absolu, et qui est-il
    in concreto ? Pour Lénine, il n’y a pas un instant de doute et c’est ce qui faisait sa supériorité sur tous les autres socialistes et marxistes : l’hostilité absolue était pour lui chose sérieuse. Son ennemi absolu, était, concrètement, l’ennemi de classe, le bourgeois, le capitaliste occidental et son ordre social dans tout pays où régnait celui-ci. Connaître l’ennemi, tel fut le secret de l’énorme force d’impact de Lénine. Son intelligence du partisan reposait sur le fait que le partisan moderne était devenu l’irrégulier par excellence, et, partant, la négation la plus vigoureuse de l’ordre capitaliste établi, et qu’il avait vocation privilégiée pour mettre en œuvre l’hostilité. »

    "La raison d'être de la guerre est dans l'hostilité. La guerre étant la continuation de la politique, la politique contient toujours, elle aussi, du moins comme un possible, un élément d'hostilité."

    "L'ennemi est notre propre remise en question personnifiée. [...] C'est pour cette raison que j'ai à m'expliquer avec lui dans le combat, pour conquérir ma propre mesure, ma propre limite, ma forme à moi."

    "Le frère de la veille se révéla être l'ennemi le plus dangereux des deux."
    -Carl Schmitt, Théorie du partisan.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mar 3 Nov - 13:37, édité 1 fois


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    -Archélaos de Sparte.


    « Agir par vertu n’est autre chose en nous qu’agir et vivre, conduits par la raison, et conserver son être, et d’après ce fondement de la vertu qu’il faut rechercher sa propre utilité. »
    -Spinoza, Éthique, IV, 24, 1677.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Carl Schmitt, Oeuvres

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 17 Oct - 17:46

    "Je défends l'idée selon laquelle le soutien que Schmitt a apporté aux nationaux-socialistes, lors de leur prise de pouvoir et après, a entrainé l'émergence d'une dimension radicalement antisémite dans sa pensée, et ce à travers la reformulation de sa conception du droit et de la politique à la lumière menaçante d'une "question juive" soudain devenue centrale. [...] Il est pour le moins difficile à ceux qui affirment la centralité de l'antisémitisme dans les écrits de Schmitt de la période de Weimar de rendre compte de son hostilité à l'égard de la valorisation romantique du Volksgeist allemand. [...] A l'opposé, L'Ennemi conclut que les vues de Schmitt sur les Juifs ne jouent pour ainsi dire aucun rôle dans sa conception de la catastrophe épochale de la vieille Europe, même si les choses changèrent radicalement sur ce point avec l'avènement du régime nazi." (p.14-15)

    "Les écrits de Schmitt inscrivent dans un nouveau cadre certains des problèmes centraux d'ordre politique et juridique qui se sont posés depuis le début des temps modernes jusqu'à notre époque." (p.16)

    "[Schmitt] se montra extraordinairement ouvert intellectuellement, et puisa à loisir dans les traditions de pensée libérale et marxiste, goûtant l'art d'emprunter à ses ennemis." (p.17)

    "Lorsqu'on examine son rapport au catholicisme, il faut prendre en considération un certain nombre d'autres points:
    a): Schmitt était hostile tant aux traditions du droit naturel de l'Église qu'au romantisme politique des écrivains catholiques de droite et il n'appartenait à aucun grand courant intellectuel du catholicisme ; b): l'Église refusa d'annuler son premier mariage, ce qui l'amena à demander une annulation civile, laquelle provoqua ensuite son excommunication ; c): les antipathies personnelles qu'il en conçut pour la "bureaucratie célibataire" rejoignirent peu à peu l'anticatholicisme croissant de ses vues politiques, l'Église romaine lui apparaissant de plus en plus, dans un esprit hobbesien, comme responsable d'un conflit funeste entre domaine séculier et domaine spirituel, d): dans les dernières années de Weimar, Schmitt commença à voir le Centre catholique comme l'un des pilliers du corporatisme weimarien, responsable de tant de dysfonctionnements politiques ; e): après un intérêt "contre-révolutionnaire" initial pour une théologie politique à la Donoso Cortès, Schmitt rejeta résolument, à partir du milieu des années vingt, la vision apocalyptique de l'histoire que cette théologie induisait. L'affirmation selon laquelle Schmitt était un catholique fondamentaliste qui considérait que l'histoire s'acheminait vers un affrontement final entre le Christ et l'Antéchrist non seulement ne peut être étayée par ses écrits, mais il la rejette explicitement
    ." (p.20)

    "Schmitt était un fervent admirateur de Mussolini, et considérait la marche sur Rome comme une éclatante démonstration de la supériorité du nationalisme sur le socialisme en tant qu'identité mobilisatrice." (p.21)

    "Au Gymnasium, Schmitt suivit un cursus humaniste qui allait ébranler son rapport à la doctrine catholique. Même s'il n'épousa jamais pleinement les vues de l'idéalisme allemand, de Charles Darwin ou de la critique biblique pratiquée par le protestantisme libéral, ces influences érodèrent irrémédiablement chez lui la foi simple et aveugle distinguant les croyants de ces intellectuels qui, même réticents à admettre une quelconque idéologie séculière moderne, ne croyait plus aux dogmes littéraux de leur religion.
    Son cursus achevé, Schmitt décida de s'inscrire à la Friedrich-Wilhelm-Universität de Berlin, le fleuron du système universitaire allemand et l'une des plus grandes universités du monde. Il avait envisagé d'étudier la philologie, mais, sur le conseil raisonnable d'un riche oncle lorrain, il opta plus pragmatiquement pour le droit. Tel fut le point de départ contingent d'une carrière singulière et controversée. Berlin était vraiment l'antithèse du monde dans lequel il avait grandi: gigantesque métropole du pouvoir, de l'argent et de la culture moderne, elle heurtait la sensibilité première de Schmitt par son immensité comme par son atmosphère ; une atmosphère non seulement protestante et nordique mais aussi en partie juive, du moins dans l'imaginaire populaire. Il en conserva toujours un rapport profondément ambivalent à cette ville qu'il trouvait fascinante et inquiétante tout à la fois
    ." (p.31)

    "Carl Schmitt, qui avait vingt-six ans au début de la première guerre mondiale, ne partagea pas l'enthousiasme belliqueux initial de ses compatriotes. Ce fait mérite qu'on s'y arrête, ne serait-ce que parce qu'il montre combien Schmitt était détaché de l'expérience fondatrice de sa génération ; rien de ce qu'il écrivit à l'époque n'évoque même allusivement la "mission" de l'Allemagne dans cette guerre, et aucun signe n'indique que cette dernière ait eu à ses yeux une portée historique universelle. [...] Schmitt était beaucoup trop latin pour voir dans les Français les représentants d'une "civilisation" sans âme, en guerre contre la "Kultur" allemande." (p.35)

    "Les écrits romantiques traitant de politique traduisaient une indifférence qui cachait une véritable horreur de l'engagement politique. [...] [Dans Politische Romantik] Schmitt accumulait les citations pour démontrer que les romantiques politiques voyaient la vie comme une "conversation sans fin" où personne n'a jamais à prendre parti, puisque rien ne vaut la peine qu'on se batte. [...] Schmitt affirmait que, jusque dans leurs postures radicales, ils trahissaient par leur gestuelle politique un secret désir de voir perdurer l'ordre des choses." (p.42-43)

    "L'hostilité avérée de Schmitt à l'esthétisation de la politique le différencie nettement de ses contemporains de droite, lesdits "révolutionnaires conservateurs", auxquels son nom est souvent associé." (p.45)

    "Schmitt était un grand lecteur de l'Action Française, journal de Charles Maurras." (p.46)

    "Schmitt ne cessera de recommander le pessimisme lucide et dépassionné de l'esprit classique français comme antidote à cet esprit [romantique] allemand." (p.46)

    "Intellectuellement parlant, Schmitt avait peu très peu en commun avec ceux qu'on appelle les "révolutionnaires conservateurs" de Weimar. Le plus pur spécimen de ce milieu était un certain Moeller Van den Bruck, un homme qui se reconnaissait pleinement dans le romantisme politique." (p.48)

    "L'opposition entre une "dictature commissariale", conservatrice, défendant l'ordre constitutionnel traditionnel, et une "dictature souveraine" révolutionnaire -assemblée législative provisoire agissant au nom du peuple, qui dissout une ancienne constitution pour en établir une nouvelle -est l'épine dorsale de Die Diktatur. Le terme "dictateur" désignait initialement un magistrat extraodinaire de la république romaine, commis pour la durée d'une crise politique, généralement une guerre ou une sédition, afin de rétablir l'ordre en suspendant la procédure légale normale. C'est ce que Schmitt entendait par "dictature commissariale". Cette fonction avait été instituée vers 500 avant J. C. et se perpétua jusqu'à la fin du IIIème siècle. Alors qu'il évoquait, au début de Die Diktatur, la défense de cette institution par Machiavel, Schmitt ne citait pas le passage des Discours où Machiavel posait explicitement que la dictature, loin d'enterrer la liberté républicaine, était essentielle à sa défense." (p.56)

    "La cause monarchomachique avait été soutenue dans un essai intitulé Vindiciae contra tyrannos et publié sous le pseudonyme de Junius Brutus. Il avait été rédigé, après le massacre de la Saint-Barthélemy, par des conspirateurs de cour, émules de Machiavel. Il défendait le droit des magistrats inférieurs à résister contre un monarque impie, c'est-à-dire un tyran, voire à l'assassiner au besoin. Un prince ne gouvernerait qu'en vertu d'un pacte avec le peuple, dont la soumission restait conditionnelle. Un prince gouvernant par décrets, imposant des changements abusifs, mettant à l'écart ses partenaires naturels, convoquant les états à intervalles irréguliers et par pure manœuvre, était un tyran dérogeant à son droit de gouverner. Ses magistrats subordonnés n'avaient plus à lui obéir ; ils étaient même tenus de venger le peuple en déposant le prince." (p.57-58)

    "Plus encore que son peu d'enthousiasme pour Hobbes, c'est cette sympathie pour Montesquieu, figure aux antipodes du "décisionnisme" politique, qui frappe. De nouveau, cela semble montrer que quelque chose, dans la doctrine hobbesienne de la souveraineté, tracassait Schmitt: sa conception purement de la loi pouvait être vue comme directement à l'origine du positivisme légal moderne." (p.60)

    "En posant [dans La Dictature] que le peuple souverain et le pouvoir législatif provisoire agissant en son nom étaient libres d'élaborer à leur gré une nouvelle constitution, Schmitt adoptait une position étonnamment claire: il affirmait la légitimité de la république de Weimar, rejetant explicitement l'argument monarchiste selon lequel le nouveau régime était illégal, car issu d'une procédure qui n'avait pas été légalement entérinée par l'ancienne constitution." (p.60)

    "[Il chercha dans certaines tendances du catholicisme] de quoi nourrir une contre-offensive radicale, au lieu d'accepter avec fatalisme le déclin de la civilisation politique européenne. [Schmitt] commença par examiner s'il était possible de s'opposer frontalement à l'essor des masses en exhumant la tradition contre-révolutionnaire de la pensée politique catholique du XIXème." (p.71)

    "La théorie wébérienne de la rationalité formelle de la loi occidentale se fondait sur l'hypothèse que le capitalisme moderne et la bureaucratie réclamaient des règles légales d'une précision technique. Quoique profondément marqué par la sociologie du droit de Weber, Schmitt soutenait que l'interpénétration croissante entre Etat et société minait la systématicité et la rationalité formelle du processus légal. Pour lui, il n'était plus possible d'isoler entièrement le système légal de la dynamique conflictuelle initiée par certaines questions politiques essentielles.

    [...] Pour Schmitt, la souveraineté est une "notion limite" qui ne peut être correctement comprise qu'à la lumière d'une situation d'urgence, quand l'existence même de la communauté politique est en jeu. La décision "souveraine" détermine ce qui constitue une menace à la sûreté publique dans des situations où la signification de cette dernière est devenue litigieuse
    .
    " (p.73)

    "Chez Joseph de Maistre, la négation polémique de toutes les valeurs libérales -paix, sécurité, raison, liberté et égalité- aboutissait finalement à une profonde ambivalence face au christianisme lui-même, en tant qu'instigateur originel de ces valeurs viciées. Selon Ernst Nolte, les théoriciens contre-révolutionnaires avaient eu du mal, dans les premiers temps, à expliquer l'existence même de la violence révolutionnaire, et avaient cherché à la décrire comme fondamentalement autodestructrice. Maistre, qui mourut avant 1848, était non seulement persuadé qu'une monarchie absolue pouvait être restaurée, mais encore que c'était le seul régime viable. En 1848, il devient clair que l'Ancien Régime ne pouvait plus se reposer sur cette certitude, et le radicalisme de l'Espagnol Donoso Cortès exprime une terreur quasi apocalyptique de voir se dissoudre irrémédiablement les fondements de l'ordre social. Il illustre l'intensification de la pensée contre-révolutionnaire pendant les guerres civiles européennes de 1848. Nolte explique les divergences entre la première et la seconde génération de penseurs contre-révolutionnaires en rappelant que Maistre n'avait connu que la plèbe, tandis que Cortès fut témoin de la naissance du radicalisme prolétarien moderne sous ses formes anarchiques et socialistes." (p.77)

    "Cortès s'était illustré, en 1849, par un célèbre discours au Parlement espagnol, dans lequel il affirmait que la monarchie légitime était morte, car aucun roi n'osait désormais affirmer son droit au trône contre les vœux de son peuple. Selon Schmitt, cette idée intransigeante qu'il n'y a pas de moyen terme, que le pouvoir souverain doit aller soit au roi, soit au peuple, révélait une grande lucidité sur les fondements irréductiblement politiques d'une constitution, faisant ressortir par contraste l'attitude évasive du droit allemand au XIXème siècle, pour lequel ni le roi ni le peuple n'étaient souverains mais plutôt, dans un esprit de compromis, l'Etat lui-même." (p.77-78)

    "Schmitt admettra plus tard que l'opposition à "l'essor des masses" au nom d'une eschatologie contre-révolutionnaire menait à une impasse historique." (p.79)

    "Schmitt n'a jamais adopté la vision sorélienne de la démocratie comme gouvernement de notables médiocres. Cela se rapprochait plutôt de sa vision du libéralisme. Dans la République française, la démocratie pouvait être attaquée en tant que bourgeoise ; c'était moins vrai dans la république de Weimar." (note de la page 363)

    "Durant ses premières années à Bonn, les rapports de Schmitt avec le Centre [Zentrum] furent si cordiaux qu'on crut pouvoir l'amener à représenter le parti au Landtag prussien. Sa candidature fut localement soutenue, entre autres, par les étudiants républicains du Centre, ce qui laisse penser que, même connu pour être proche de l'aile droite du parti, il n'était pas considéré comme un ennemi de la République. Mais il ne devint pas pour autant membre du parti, sans doute par impossibilité de surmonter sa profonde insatisfaction intellectuelle devant le système même des partis politiques." (p.85)

    "Si Schmitt était le seul juriste universitaire du pays à cultiver une identité catholique, ses idées devaient fort peu aux traditions théologiques de l'Eglise. Hostile à l'assimilation du catholicisme au romantisme, il récusait également son association à la tradition thomiste, indéniablement orthodoxe, de la loi naturelle. Dans Römischer Katholizismus und politische Form, saint Augustin et Thomas d'Aquin ne sont nulle part mentionnés. Sa description de l'identité politique de l'Eglise était un cocktail de thèmes empruntés à Dostoïevski, à Léon Bloy, à Georges Sorel et à Charles Maurras." (p.86)

    "Maurras devait beaucoup à la peinture par Renan du premier christianisme comme un socialisme primitif enflammé par l'esprit sémite d'enthousiasme messianique, une révolte d'esclaves, au fond, contre la Rome aristocratique et païenne. La figure du Christ crucifié répugnait à Maurras, et son idée de l'Eglise comme ordre institutionnellement circonscrit excluait toute promesse eschatologique d'un Rédempteur." (p.87)

    "[Pour le Schmitt de Römischer Katholizismus und politische Form, la] détermination de l'identité européenne passait par un double refus: celui du capitalisme américain comme vague et lointaine menace ; et celui du radicalisme russe comme danger distinct et déjà présent." (p.89)

    "Schmitt n'attaqua jamais ouvertement l'Eglise, et conserva à son égard une attitude de respect apparent. En cela, sa désillusion face à l'Eglise fut beaucoup plus discrète que l'amer rejet du catholicisme par Heidegger." (p.94)

    "Dans le Léviathan, Hobbes avait décrit l'Eglise non pas comme l'héritière mais comme le fantôme de l'imperium romain formulant d'extravagantes prétentions à une autorité indirecte universelle." (p.96)

    "C'est son catholicisme marginal qui avait en partie déterminé chez Schmitt une certaine défiance face au chauvinisme des nationaux-libéraux comme Max Weber, lequel avait un jour proclamé fièrement que son astre directeur était la destiné de l'Allemagne comme grande puissance mondiale. Avant la guerre, Schmitt avait eu du mal à s'identifier sans réserves au protestantisme et au nationalisme prussien officiel. [...] Considéré dans son contexte, et non dans le nôtre, il ne fut jamais un "nationaliste" d'abord et avant tout. [...] Même lorsque la nation devient une catégorie de plus en plus centrale dans ses écrits, il ne renonça pas à l'idée que l'unité politique européenne était souhaitable, et la considéra même au fond comme la seule solution aux guerres fratricides européennes.
    Cette tension entre référence nationale et référence européenne est l'élément le plus distinctement et durablement catholique dans la pensée de Schmitt. Il était même instinctivement porté à voir la crise de son propre Etat dans un plus largement
    ouest-européen." (p.97)

    "Où se situe cette œuvre [Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus ; Parlementarisme et démocratie, 1923] dans l'évolution politique de Schmitt ? L'ambivalence face à l'idée de souveraineté populaire avait jusqu'alors fourni presque toute l'énergie intellectuelle traversant ses œuvres. Dans Die Diktatur [La Dictature] et Politische Theologie [Théologie politique], la souveraineté populaire était décrite comme un pouvoir réclamant d'être jugulé. Dans Politische Theologie, Schmitt était allé jusqu'à citer Cortès avec approbation dans sa peinture des masses comme multitude vile et impie. Même dans Römischer Katholizismus und politische Form [Catholicisme romain et forme politique], le prolétariat était caractérisée comme une masse informe, exigeant d'être dominée.
    La perspective de
    Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus, publié un an plus tard, semble presque diamétralement opposée: loin d'une théologie politique donnant le mauvais rôle à une multitude indisciplinée et séditieuse, Schmitt faisait désormais l'éloge de l'esprit héroïque des mobilisations de masse et, puisant dans l'œuvre du syndicaliste français Georges Sorel, en décelait la force motrice dans de grands mythes politiques. Ce passage d'une "théologie politique" à une "mythologie politique" le révélait de plus en plus ouvert aux possibilités de la politique moderne de masse
    ." (p.100)

    "Selon Schmitt, l'objectif principal du mouvement libéral au XIXème siècle avait été de protéger une société civile individualiste des abus de l'Etat. L'idéal de lois générales -et donc impartiales- votées par des majorités parlementaires était la solution obligée de ce problème. L'objectif principal des mouvements démocratiques modernes, en revanche, avait été d'établir un rapport d' "identité" entre un peuple conçu collectivement et "son" Etat. Même si toute antithèse absolue entre libéralisme et démocratie nous paraît forcément improbable aujourd'hui, il ne faut pas oublier qu'à une certaine époque, le conflit entre eux formait le thème d'une abondante littérature ; l'Anglo-américain sceptique devrait se souvenir que, par rapport à Schmitt, Lord Acton allait sur ce point bien plus loin dans la dichotomie.
    Schmitt admettait que, tant que la démocratie était un mouvement dirigé contre
    l'Ancien Régime, elle avait pu passer des alliances opportunistes avec d'autres courants comme le libéralisme et, plus tard, le socialisme. Mais la démocratie, pour lui, différait de ces autres conceptions politiques en ce qu'elle n'occupe aucune position nécessaire dans le spectre politique, tout entière fondée sur l'idée indéterminée selon laquelle le gouvernement est légitime dans la mesure où son action reflète la volonté du peuple. La démocratie soulève le problème de l'identité du démos, de ses frontières et de son homogénéité. Tel était précisément l'argument de Lord Acton concernant le "principe de nationalité" ; devant les conséquences du Risorgimento, Acton avançait que le nationalisme était l'aboutissement logique de la démocratie, et qu'il sombrerait dans l'autodestruction à cause des exclusions violentes qui seraient nécessaires pour atteindre le but toujours insaisissable -car au fond fantasmatique- de l'homogénéité. Schmitt prédisait un avenir plus prometteur à la démocratie, mais elle était également à ses yeux un phénomène essentiellement nationaliste.
    L'idée que la démocratie réclame l'homogénéité du
    demos paraît dangereuse. En ce sens, les dictatures plébiscitaires, quoique anti-libérales, pourraient plausiblement être décrites comme d'authentiques démocraties. Schmitt affirmait aussi qu'en temps de crise, l'homogénéité de demos devait souvent être assurée par l'exclusion de l' "hétérogène". Rétrospectivement, on pourrait voir dans cette homogénéité l'attribut d'un peuple défini ethniquement ou racialement, comme chez Acton. Mais Schmitt [se distinguant en cela des conceptions völkisch] rejetait explicitement cette vision et faisait valoir que l'homogénéité ne pouvait être constamment définie selon un seul critère, parce qu'il était impossible, dans une démocratie, de stabiliser le sens du terme "peuple", par essence polémique et politique. [...]
    L'identité culturelle
    du demos n'était politiquement signifiante que comme fondement de la "volonté générale", dont il fallait présumer l'existence pour que les lois fussent légitimes dans une démocratie. Sur ce point, Schmitt s'accordait pour l'essentiel avec Rousseau sur l'affirmation que le peuple devait être un groupe suffisamment concentré et homogène pour que la volonté d'une majorité produise des résultats l
    égitimes." (p.104-105-106)

    "Schmitt aimait cette idée selon laquelle un mythe partagé peut faire du peuple un sujet politiquement unitaire. Gramsci, à l'autre extrémité du spectre politique, voyait le mythe sorélien sous une lumière comparable [...] La question décisive de la politique européenne était désormais de savoir quel mythe intégrerait politiquement les masses, et qui en seraient les agents.." (p.108)

    "Schmitt fut très tôt un ardent partisan de Mussolini, l'homme qui avait écrasé dans une bataille ouverte le spectre menaçant de la révolution sociale." (p.109-110)

    "Signe de la profonde impression qu'avait sur lui la crise rhénane, Schmitt affirmait, au milieu des années vingt, qu'une alliance entre nationalistes et communistes devait être envisagée pour lutter contre le système de Versailles. C'est précisément ce que le communiste Radek avait proposé aux nationalistes de droite dans un discours à la mémoire du saboteur Schlageter, qui venait d'être exécuté. Schmitt, pour qui les "Russes" étaient jusqu'alors le principal ennemi de la civilisation ouest-européenne, était maintenant disposé à les voir sous un jour entièrement nouveau, et son attitude face à l' "Est révolutionnaire" allait dorénavant être plus ambivalente que franchement hostile." (p.121)

    "Le problème central de la démocratie moderne était que la majorité non possédante du peuple était maintenant en position d'imposer des charges à la minorité possédante. La solution, selon Schmitt, était de remettre des limites à la souveraineté populaire, dès lors que les institutions libérales, fondées sur une conception plus ancienne des limites du gouvernement, étaient sapés par l'implication croissante de l'Etat dans l'économie nationale." (p.129)

    "Schmitt commençait à se faire à l'idée que l'Etat devait prendre un rôle directeur fort pour suppléer à la main invisible et corriger ses effets." (p.138-139)

    "Pendant sa période munichoise, Schmitt avait suivi les séminaires de Weber, et l'intérêt qu'il continua ensuite de porter aux analyses de Weber sur le capitalisme, la bureaucratie, le droit et les religions lui ménageait des entrées dans le réseau émergent de la sociologie universitaire allemande. Dès 1926, il était en contact avec la Hochschule für Politik (École supérieure d'études politiques) de Berlin, l'une des nombreuses institutions académiques extérieures au système universitaire établi, où on l'encouragea à s'aventurer bien au-delà des horizons de la jurisprudence dominante. Institution largement pro-républicaine, la Hochschule était un cas unique dans le monde de l'enseignement supérieur allemand. [...] C'est dans le cadre d'un cycle de conférences à la Hochschule, en mai 1927, que Schmitt prononça une série de cours dont les textes furent publiés la même année dans la revue Archiv für Sozialwissenschaft sous le titre de Der Begriff des Politischen. Il est révélateur de sa position atypique sur l'échiquier de la vie intellectuelle de Weimar que, étant clairement un homme de droite, Schmitt ait été publié dans une revue contrôlée par des libéraux et même par des marxistes. Dans un pays et une époque où les intellectuels de droite et de gauche ne prenait presque jamais acte des productions du camp opposé, Schmitt était manifestement un cas à part. Ce tissage de réseaux culmina avec son admission en 1928 à l'Association sociologique allemande, qui le mit en contact avec Karl Mannheim. Il est même possible que Schmitt, malgré la distance politique qui l'en séparait, ait eu connaissance de certains projets de l'École de Francfort. En effet Otto Kirchheimer, le plus doué de ses étudiants de Bonn, y fut plus tard attaché et, même en exil, fut considéré comme l'un des membres de sa mouvance. De plus, le jeune Walter Benjamin envoya à Schmitt une copie du manuscrit des Origines du drame baroque allemand en 1930, avec un mot où il reconnaissait sa dette intellectuelle." (p.143-144)

    "L' "État total", dans l'édition de 1932 [de La Notion de politique], portait à l'évidence les connotations négatives attachés à l'embryonnaire Etat-providence européen. [...] Mais Schmitt n'avait pas les mêmes raisons que [Jacob] Burckhardt d'être hostile à l'Etat-providence. Il ne souscrivait pas à la vision conservatrice libérale selon laquelle l'Etat devait se cantonner à la protection de la propriété et de la culture. En fait, jusqu'à une époque beaucoup plus tardive de sa vie, rien n'indique qu'il ait été atteint par la crainte réactionnaire du "nivellement". Pour lui, l'Etat-providence, polycratique et corporatiste, menaçait l'existence de l'Etat comme pouvoir supérieur placé au-dessus de la société, voire comme pouvoir neutre et arbitre impartial des principales classes sociales. L'Etat allemand, en particulier, était en train de perdre sa souveraineté, que se partageaient partis politiques et groupes organisés, en des arrangements précaires et sans cesse renouvelés. On pourrait donc dire que pour Schmitt, l'Etat-providence était la négation non pas du marché, mais de l'Etat lui-même." (p.147)

    "Othmar Spann, dont le point de vue néothomiste, romantique, corporatiste -et plus tard austro-fasciste- résumait presque parfaitement tout ce que Schmitt détestait le plus dans le catholicisme allemand." (p.166)

    "A aucun moment de sa vie [Schmitt] n'eut un mot de louange pour [...] Moeller Van den Bruck." (p.166)

    "Le rapport de Schmitt au fascisme doit être vu comme essentiellement sélectif." (p.168)

    "Dans les dernières années de la république de Weimar, Schmitt allait se rapprocher encore des élites et notamment des chefs de file de l'industrie lourde, qui envisageaient une épreuve de force avec la classe ouvrière et de l'Etat-providence." (p.170)

    "Il semblait à Schmitt que [Ernst] Jünger était différent de presque toutes les autres célébrités littéraires et journalistiques de la droite qu'il avait connues jusque-là, principalement parce que sa vision politique paraissait avoir quelque chose d'authentiquement radical et moderne. Jünger était un peu plus qu'une simple version allemande de Georges Sorel: tout comme Popitz incarnait pour Schmitt l'idéal hégélien du bureaucrate prussien civil, Jünger était la version militaire de ce même idéal, radicalisé par la guerre et la contre-révolution. Les écrits de guerre de Jünger décrivaient l'inhumaine discipline d'une guerre de tranchées mécanisée comme l'antithèse du monde bourgeois agonisant." (p.181)

    "La désintégration interne du camp conservateur allait finalement amener à une désertion catastrophique de son électorat traditionnel au profit des nazis, ses alliés d'autrefois." (p.197)

    "Depuis le milieu des années vingt, [le ministère des Finances] distribuait massivement des subventions à l'industrie lourde, faussant les prix de toute l'économie." (p.201)

    "En 1928, 53% du produit intérieur brut allemand était contrôlé d'une façon ou d'une autre par l'Etat." (p.202)

    "Dans l'atmosphère de guerre civile qui régnait à Berlin pendant l'été 1932, Schmitt acheva un livre intitulé Legalität und Legitimität ["Légalité et légitimité"], dans lequel il affirmait que le gouvernement fédéral devait pouvoir interdire les agissements partis anticonstitutionnels. L'existence de partis disposant de milices de masse, disait-il, avait crée une situation quasi-révolutionnaire, où la distinction entre le normal et l'exceptionnel était si bien brouillé qu'on ne pouvait plus déterminer que politiquement ce qu'étaient les procédures normales." (p.211)

    "C'est épuisé, amer et inquiet que Carl Schmitt fit son entrée dans l'ère hitlérienne. Même si les stratégies qu'il avait soutenues avaient pu contribuer à l'effondrement de la république de Weimar, c'était un résultat que, personnellement du moins, il n'avait pas recherché consciemment." (p.232)

    "Schmitt reçut une lettre de Martin Heidegger qui pressait d'adhérer au parti [Nazi], ce qu'il était maintenant prêt à faire ; le 1er mai [1933], les deux hommes se joignirent aux longues files d'attente qui s'étiraient devant les locaux du parti. Malgré l'afflux massif de nouveaux membres, lequel rendit bientôt nécessaire un moratoire, Schmitt et ceux qui, comme lui, prenaient le train en marche faisaient plus que répondre à l'appel du devoir: ni Popitz, ni Jünger, ni la plupart de ses autres amis, ni même une majorité des enseignants en droit ne devinrent membres du parti, et Schmitt n'aurait certainement pas perdu son poste s'il avait choisi de ne pas le faire. Mais, malgré sa brève tentation de retraite politique après le procès, sa condition de simple professeur ne le satisfaisait plus, et, si Popitz appartenait à une vieille élite honorée qui avait encore ses assises dans l'appareil d'Etat, Schmitt, pour sa part, ne pouvait être en prise avec la "marche du monde" qu'en rejoignant le parti." (p 241-242)

    "Schmitt estimait qu'à l'ère de la politique de masse et des prodiges technologiques, il serait totalement anachronique de limiter le pouvoir politique sur la base du droit naturel." (p. 262)

    "En juin 1934, Schmitt publiait un essai intitulé Staatgefüge und Zusammembruch des Zweitten Reiches ["Structure étatique et écroulement du Deuxième Reich"], où il décrivait la "Révolution nationale" comme la victoire de l'esprit militariste prussien sur le libéralisme bourgeois." (p.265)

    "A la suite de l'affaire Röhm [Nuit des Longs Couteaux], [Schmitt] publia un article ["Le Führer protège le droit"] qui célébrait la purge comme une forme de "justice révolutionnaire". Il fut le seul grand juriste du pays à le faire, et il espérait, en se distinguant de la sorte, être lavé du soupçon d'avoir misé sur le camp adverse, ne serait-ce que temporairement." (p.266)

    "Comme Heidegger, Schmitt crut brièvement pouvoir se faire l'architecte intellectuel de l'ordre nouveau." (p.268)

    "Il salua en 1935 les lois de Nuremberg comme fondant "Die Verfassung der Freiheit ["La constitution de la liberté"]." (p.270)

    "L'un des objectifs centraux de Schmitt dans cet ouvrage [Sens et échec d'un symbole politique] était d'établir que Hobbes avait voulu empêcher que l'Etat, tel qu'il le décrivait, puisse être vu par ses sujets comme le simple instrument de leurs buts privés. Encore une fois, il est possible que Schmitt, sur ce point, répondit à Leo Strauss. Ce dernier avait soutenu, dans un livre sur Hobbes paru l'année précédente, qu'en concevant l'Etat comme produit par des individus atomisés, Hobbes avait efficacement posé les fondements essentiels d'une conception libérale ultérieure de l'Etat comme instrument de la société." (p.283)

    "Soucieux de défendre la réputation de Hobbes, Schmitt soutenait que c'était le juif Spinoza qui avait en réalité fourni au libéralisme ses fondements philosophiques originaires. Il l'aurait fait en distillant subrepticement, à partir du prudent programme hobbesien de sécularisation de l'autorité politique, la défense résolue et radicale d'un Etat entièrement neutre et démythifié. En cherchant à faire de la religion une question purement privée, Spinoza avait tout simplement inauguré une série de neutralisations historiques qui allaient finalement laisser l'individu libre de déterminer ses obligations politiques à la froide lumière de ses intérêts personnels." (p.285)

    "Un essai publié en 1936 faisait référence à un discours d'Hitler qui évoquait une "famille de nations" européennes, en l'opposant à la Société des Nations, cadre dans lequel l'Europe n'atteindrait jamais l' "autodétermination"." (p.299)

    "Par l'intermédiaire de Jünger, Schmitt eut le plaisir de rencontrer tous les collaborateurs notoires de la scène littéraire française -Céline, Brazillach, Drieu la Rochelle." (p.310)

    "Cette vision américaine (la doctrine Monroe), remontant au XIXème siècle, d'un monde divisé en continents et en hémisphères ayant chacun leur ordre politique séduisait Schmitt." (p.311)

    "La portée potentielle de cette figure sur la carte intellectuelle contemporaine commence seulement d'être appréciée." (p.343)

    "Le parti gagnant est parfois celui qui sait mobiliser sa base selon une dimension transversale naissante, brouillant un schéma plus ancien d'identification partisane." (p.344)

    "Les aperçus les plus pénétrants sur la démocratie ne sont pas toujours le fait d'amis du peuple. La vérité de l'opposition schmittienne entre libéralisme et démocratie est historiquement variable: dans certaines périodes ces derniers sont les termes d'une alliance historique plus ou moins harmonieuse ; dans d'autres, l'un des termes peut-être vu comme la négation de l'autre." (p. 345)

    "L'une des transformations sociologiques centrales mais peu théorisées, dans les sociétés occidentales des vingt-cinq dernières années a été le déclin des masses." (p.347)
    -Gopal Balakrishnan, L'Ennemi. Un portrait intellectuel de Carl Schmitt.

    "Même les événements les plus marquants, une révolution et une guerre mondiale, n'ont pas de portée intrinsèque à [leurs] yeux ; ils ne prennent sens qu'une fois devenus l'occasion d'une expérience marquante: un brillant aperçu, ou quelque création romantique."
    -Carl Schmitt, Politische Romantik, 1919.

    "On ne peut parler d'absolutisme que quand ce type de loi naturelle et de limitation religieuse devient caduc, et que l'Etat en tant que tel devient l'instance absolue, le juge ultime du bien et du mal. Théoriquement, il apparaît pour la première fois dans la pensée politique de Hobbes. Son couronnement classique serait le contrat social de Rousseau, pour qui l'Etat, étant fondé avec l'approbation volontaire des citoyens, englobe implacablement tous les domaines de la vie humaine."
    -Carl Schmitt, "Absolutismus" (1925), in Staatslexikon der Görres Gesellschaft, cité par Gopal Balakrishnan, in L'Ennemi. Un portrait intellectuel de Carl Schmitt, p.59.

    "Dans tout Etat moderne, le rapport de l'Etat à l'économie constitue l'objet essentiel des questions directement pertinentes de politique intérieure. Il n'est plus possible d'y répondre par le vieux principe libéral de la non-intervention absolue."
    -Carl Schmitt, Der Hüter der Verfassung, 1931, p.81.

    "En Allemagne, depuis 1900, depuis la protestation intérieure contre l'Allemagne officielle de l'époque, sont nés de nombreuses tendances, des courants et des mouvements, des groupes, des cercles, des alliances. Tous ont, d'une manière ou d'une autre, concouru au succès du grand mouvement de masse qui s'est retrouvé dans les mains de Hitler. Ils ont été aussi tous ensemble intégrés d'une manière ou d'une autre. Mais ils étaient ou bien trop profonds, ou bien trop vagues, diversifiées ou trop originaux, pour avoir pu s'édifier en un système de pensée les reliant tant soit peu ensemble."
    -Carl Schmitt, cité dans Gopal Balakrishnan, L'Ennemi. Un portrait intellectuel de Carl Schmitt, p.167-168.

    "Les Allemands de l'ancienne génération nourrissaient un sentiment de déclin culturel qui s'exprima dès avant la guerre, sans avoir à attendre l'effondrement de 1918 ni Le Déclin de l'Occident de Spengler. Chez Ernst Troeltsch, Max Weber, Walther Rathenau, il se manifeste en abondance. [...] Une génération allemande s'est identifiée à un siècle européen qui souffrait de la maladie du siècle et attendait la domination de Caliban, ou "Après nous, le dieu sauvage", déplorant l'avènement d'un âge technologique sans âme, ou dans lequel l'âme serait démunie et impuissante. [...] Cette crainte était justifiée, car elle découlait d'une obscure intuition des conséquences finales du processus de neutralisation. [...] D'où la crainte des nouvelles classes, émergeant de la tabula rasa crée par une incessante modernisation. De l'abîme d'un néant culturel et social montaient des masses indifférentes voire hostiles à la culture et aux goûts traditionnels. Mais cette crainte n'était que le doute de cette génération sur sa capacité à manier ces impressionnants instruments de la technologie, alors même que ceux-ci ne demandaient qu'à servir."
    -Carl Schmitt, "Das Zeitalter der Neutralisierungen und Entpolitisierungen.", cité dans Gopal Balakrishnan, L'Ennemi. Un portrait intellectuel de Carl Schmitt, p.177.

    "La conversation porta sur la relation entre Etat et parti, et Mussolini dit, avec une fierté manifestement dirigée contre l'Allemagne nationale-socialiste: "L'Etat est éternel, le parti transitoire ; je suis un hégélien !" J'observai: "Lénine était un hégélien, aussi me permettrai-je la question: où est le siège de l'esprit de Hegel, en termes d'histoire universelle ? A Rome, Moscou, ou toujours à Berlin ?" Il répondit, avec un rire charmant: "Je vous renvoie la question !" A quoi je répondis: "Alors bien sûr il faut que je dise: à Rome... [...] Cette discussion fut un grand plaisir intellectuel et reste pour moi inoubliable dans tous ses détails."
    -Lettre de Schmitt à Jean-Pierre Faye, 5 octobre 1960.


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    -Archélaos de Sparte.


    « Agir par vertu n’est autre chose en nous qu’agir et vivre, conduits par la raison, et conserver son être, et d’après ce fondement de la vertu qu’il faut rechercher sa propre utilité. »
    -Spinoza, Éthique, IV, 24, 1677.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Carl Schmitt, Oeuvres

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 26 Mar - 17:23

    Le problème du critère avant par Schmitt pour définir le politique est qu’il introduit un brouillage entre la sphère familiale, la sphère militaire, et celle que doit occuper le politique en propre. En effet, « ami » est une catégorie affective interpersonnelle, et « ennemi » est un concept militaire (distinct de celui d’adversaire en cela qu’il est admis que l’on peut tuer son ennemi). Des paires de couples conceptuels correctement ordonnées seraient plutôt :
    -Dans la sphère militaire, l’ennemi et l’allié ;
    -Dans la sphère personnel (privé), l’ami et le « rival », ou encore « les gens que l’on n’aime pas », sans être nécessairement engagé avec eux dans une relation de concurrence, de rivalité ou a fortiori de lutte à mort.
    Du même coup, on sphère politique correctement autonomisé devrait plutôt se fonder sur les pôles : « alliés » / « camarades » / « individus voulant la même politique que nous », versus les « adversaires », l’opposition, le camp d’en face. Si cette sphère existe bien de façon autonome, elle devrait être désignée par une terminologie séparée et spécialisée, et les mécanismes qui poussent à la division/formation de groupes politiques étudiés plus précisément. De même, l’extrémisation des rapports entre groupes politiques, le moment où l’adversaire devient l’ennemi (la stasis) devrait être appréhendé comme un moment d’analyse distinct. Or la construction de Schmitt semble ignorer pour une large part ces distinctions.

    “The concept of the state presupposes the concept of the political.” (p.19)
    “The general definitions of the political which contain nothing more than additional references to the state are understandable an to that extent also intellectually justifiable for as long as the state is truly a clear and unequivocal eminent entity confronting nonpolitical groups and affairs –in other words, for as long as the state possesses the monopoly on politics. That was the case where the state had either (as in the eighteenth century) not recognized society as an antithetical force or, at least (as in Germany in the nineteenth century and into the twentieth), stood above society as a stable and distinct force.
    The equation state = politics becomes erroneous and deceptive at exactly the moment when state and society penetrate each other. What had been up to that point affairs of state become thereby social matters, and, vice versa, what had been purely social matters become affairs of state –as must necessarily occur in a democratically organized unit. Heretofore ostensibly neutral domains –religion, culture, education, the economy- then cease to be neutral in the ense that they do not pertain to state and to politics. As a polemical concept against such neutralizations and depoliticalizations of important domains appears the total state, which potentially embraces everey domain. This results in the identity of state and society. In such a state, therefore, everything is at least potentially political, and in referring to the state it is no longer possible to assert for it a specifically political characteristic.” (p.22)
    “Democracy must do way with all the typical distinctions and depoliticalisations characteristic of the librela nineteeth century.” (p.23)
    “Let us assume that in the realm of morality the final distinction are between good and evil, in aesthetics beautiful and ugly, in economics profitable and unprofitable. The question then is whether there is also a special distinction which can serve as a simple criterion of the political and of what it consists. The nature of such a political distinction is surely different from that of those others. It is independent of them and as such can speak clerly for itself.
    The specific political distinction to which political actions and motives can be reduced is that between friend and enemy. This provides a definition in the such of a criterion and not as an exhaustive definition or one indicative of substantial content. Insofar as it is not derived from other criteria, the antithesis of friend and enemy corresponds to the relatively independent criteria of other antitheses: good and evil in the moral sphere, beautiful and ugly in the aesthetic sphere, and so on. In any event it is independent, not in the sense of a distinct new domain, but in that it can neither be based on any one antithesis or any combination of other antitheses, nor can it be traced to these. If the antithesis of good and evil is not simply identical with that of beautiful and ugly, profitable and unprofitable, and cannot be directly reduced to the others, then the antithesis of friend and enemy must even less be confused with or mistaken for the others. The distinction of friend and enemy denotes the utmost degree of intensity of a union or separation, of an association or dissociation. It can exist theoretically and practically, without having simultaneously to draw upon all those moral, aesthetic, economic, or other distinctions. But he is, nevertheless, the pther, the stranger ; and it is sufficient for his nature that he is, in a specially intense way, existentially something different and alien, so that in the extreme case conflitcts with him are possible. These can neither be decided by a previously determined general norm nor by the judgment of a disinterested and therefore neutral third party.
    Only the actual participants can correctly recognize, understand, and judge the concrete situation and settle the extreme case of conflict. Each participant is in a position to judge whether the adversary intends to negate his opponent’s way of life and therefore must be repulsed or fought in order to preserve one’s own form of existence. Emotionally the enemy is easily trated as being evil and ugly, because every distinction, most of all the political, as the strongest and most intense of the distinctions and categorizations, draws upon other distinctions for support. This does not alter the autonomy of such distinctions. Consequently, the reverse if also true: the morally evil, aesthetically ugly or economically damaging need not necessarily be the enemy ; the morally good, aesthetically beautiful, and economically profitable need not necessarily become the friend in the specifically political sense of the word. Thereby the inherently objective nature and autonomy of the political becomes evident by virtue of its being able to treat, distinguish, and comprehend the friend-enemy antithesis independently of other antitheses.” (p.26-27)
    “The enemy is not merely any competitor or just any partner of a conflict in general. He is also not the private adversary whom one hates. An enemy exists only when, at least potentially, one fighting collectivity of people confronts a similar collectivity. The enemy is solely the public enemy, because everything that has a relationship to such a collectivity of men, particularity to a whole nation, becomes public by virtue of such a relationship.” (p.28)
    “The enemy in the political sense need not be hated personally.” (p.29)
    “The political is the most intense and extreme antagonism, and every concrete antagonism becomes that much more political the closer it approaches the most extreme point, that of the friend-enemy grouping.” (p.29)
    “The equation politics = party politics is possible whenever antagonisms among domectic political parties succeed in weakening the all-embracing political unit, the state. The intensification of internal antagonisms has the effect of weakening the common identity vis-à-vis another state. If domestic conflicts among political parties have become the sole political difference, the most extreme degree of internal political tension is thereby reached ; i.e., the domestic, not the foreign friend-and-enemy groupings are decisive for armed conflict. The ever present possibility of conflict must always be kept in mind. If one wants to speak of politics in the context of the primacy of internal politics, then this conflict no longer refers to war between organized nations but to civil war.” (p.32)
    “War is armed combat between organized political entities; civil war is armed combat within an organized unit. A self-laceration endangers the survival of the latter.” (p.32)
    “War follows from enmity. War is the existential negation of the enemy. It is the most extreme consequence of enmity.” (p.33)
    “It is by no means as though the political signifies nothing but devastating war and every political deed a military action, by no means as though every nation would be uninterruptedly faced with the friend-enemy alternative vis-à-vis other nation. And, after all, could not the politically reasonable course reside in avoiding war ? The definition of the political suggested here neither favors war nor militarism, neither imperialism nor pacifism.” (p.33)
    “War is neither the aim nor the purpose nor even the very content of politics. But as an ever present possibility it is the leading presupposition which determines in a characteristic way human action and thinking and thereby creates a specifically political behavior.” (p.17)
    “Only in real combat is revealed the most extreme consequence of the political grouping of friend and enemy. From this most extreme possibility human life derives its specifically political tension.” (p.35)
    “A world in which the possibility of war is utterly eliminated, a completely pacified globe, would be a world without the distinction of friend and enemy and hence a world without politics. It is conceivable that such a world might contain many very interesting antitheses and contrasts, competitions and intrigues of every kind, but there would not be a meaningful antithesis whereby men could be required to sacrifice life, authorized to shed blood, and kill other human beings. For the definition of the political, it is here even irrelevant whether such a world without politics is desirable as an ideal situation. The phenomenon of the political can be understood only in the context of the ever present possibility of the friend-and-enemy grouping […]
    War as the most extreme political means discloses the possibility which underlies every political idea, namely, the distinction of friend and enemy.” (p.35)
    “It would be senseless to wage war for purely religious, purely moral, purely juristic, or purely economic motives. The friend-and-enemy grouping and therefore also war cannot be derived from these specific antitheses of human endeavor. A war need be neither something religious nor something morally good nor something lucrative.” (p.36)
    “If pacifist hostility toward war were so strong as to drive pacifists into a war against nonpacifists, in a war against war, that would prove that pacifism truly possesses political energy because it is sufficiently strong to group men according to friend and enemy. […] Presently this appears to be a peculiar way of justifying wars. The war is then considered to constitute the absolute last war of humanity. Such a war is necessarily unusually intense and inhuman because, by transcending the limits of the political framework, it simultaneously degrades the enemy into moral and other categories and is forced to make of him a monster that must not only be defeated but alos utterly destroyed. In other words, he is an enemy who no longer must be compelled to retreat into his borders only.” (p.36)
    “Every religious, moral, economic, ethical, or other antithesis transforms into a political one if it is sufficiently strong to group human beings effectively according to friend and enemy. The political does not reside in the battle itself, which possesses its own technical, psychological, and military laws, but in the mode of behavior which is determined by this possibily, by clerkly evaluating the concrete situation and thereby being able to distinguish correctly the real friend and the real enemy. A religious community which wages wars against members of other religious communities or engages in other wars is already more than a religious community ; it is a political entity. […] Also a class in the Marxian sense ceases to be something purely economic and becomes a political factor when it reaches this decisive point, for exemple, when Marxists approach the class struggle seriously in the form of a war of state against state or in a civil war within a state.” (p.37)
    “The ever present possibility of a friend-and-enemy grouping suffices to forge a decisive entity which transcends the mere societal-associational groupings. The political entity [the State] is something specifically different, and vis-à-vis other associations, something decisive.” (p.46)
    “To the state as an essentially political entetity belongs the jus belli, i.e, the real possibility of deciding in a concrete situation upon the enemy and the ability to fight him with the power emanating from the entity.” (p.45)
    “The numerous changes and revolutions in human history and development have produced new forms and dimensions of political groupings.” (p.46)
    “The state as the decisive political entity possesses an enormous power: the possibility of waging war and thereby publicly disposing of the lives of men. The jus belli contains such a disposition. It implies a double possibility: the right to demand from its own members the readiness to die and unhesitatingly to kill enemies. The endeavor of a normal state consists above all in assuring total peace within the state and its territory. To creaty tranquility, security, and order and thereby establish the normal situation is the prerequisite for legal norms to be valid. Every norm presupposes a normal situation, and no norm can be valid in an entirely abnormal situation.” (p.46)
    “Civil war […] the dissolution of the state as an organized political entity, internally peaceful, territorially enclosed, and impenetrable to aliens.” (p.47)
    “If a people is afraid of the trials and risks implied by existing in the sphere of politics, then another people will appear which assume these trials by protecting it against foreign enemies and thereby taking over political rule. The protector then deicdes who the enemy is by virtue of the eternal relation of protection and obedience.” (p.52)
    “The protego ergo obligo is the cogito ergo sum of the state.” (p.52)
    “In the terrible times of civil war […] all legitimate and normative illusions with which men like to deceive themselves regarding political realities in periods of untroubled security vanish.” (p.52)
    “If within the state thera are organized parties capable of according their members more protection than the state, the the latter becomes at best an annex of such parties, and the individual citizen knows whow he has to obey.” (p.52)
    “The political entity presupposes the real existence of an enemy and therefore coexistence with another political entity. As long as a state exists, there will thus always be in the world more than just one state. A world state which embraces the entire globe and all of humanity cannot exist. The political world is a pluriverse, not a universe. […] If the different states, religions, classes, and other human groupings on earth should be so unified that a conflict among them is impossible and even inconceivable and if civil war should forever be foreclosed in a realm which embraces the globe, then the distinction of friend and enemy would also cease. What remains is neither politics nor state, but culture, civilization, economics, morality, law, art, entertainment, etc.” (p.53)
    “Humanity as such cannot wage war because it has no enemy, at least not on this planet. The concept of humanity excludes the concept of the enemy, because the enemy does not cease to be a human being […]
    When a state fights its political enemy in the name of humanity, it is not a war for the sake of humanity, but a war wherein a particular state seeks to usurp a universal concept against its military opponent. At the expense of its opponent, it tries to identify itself with humanity in the same way as one can misune peace, justice, progress, and civilization in order to claim these as one’s own and to deny the same to the enemy.
    The concept of humanity is an especially useful ideological instrument of imperialist expansion, and in its ethical-humanitarian form it a specific vehicle of economic imperialism. […] To confiscate the word humanity, to invoke and monopolize such a terme probably has certain incalculable effects, such as denying the enemy the quality of being human and declaring him to be an outlaw of humanity ; and a war can thereby be driven to the most extreme inhumanity.” (p.54)
    “There exists no philosophy and no anthropology which is not politically relevant.” (p.60)
    “The radicalism vis-à-vis state and government grows in proportion to the radical belief in the goodness of man’s nature.” (p.61)
    “Hegel […] offers the first polemically political definition of the bourgeois. The bourgeois is an individual who does not want to leave the apolitical riskless private sphere. […] He wants to be […] exempted from the danger of the violent death.” (p.63)
    “The actuality of Hegel is very much alive in Georg Lukàcs.” (p.63)
    “In case of need, the political entity must demand the sacrifice of life. Such a demand is in no way justifiable by the individualism of liberal thought. No consistent individualism can entrust to someone other than to the individual himself the right to dispose of the physical life of the individual. An individualism in which anyone other than the free individual himself were to decide upon the substance and dimension of his freedom would be only an empry phrase. For the individual as such there is no enemy with whom he must enter into a life and death struggle if he personally does not want to do so. To compel him to fight against his will is, from the viewpoint of the private individual, lack of freedom and repression. Every encroachment, every threat to individual freedom and private property and free competition is called repression and is eo ispo something evil. What this liberalism still admits of state, government, and politics is confined to securing the conditions for liberty and eliminating infringements on freedom.” (p.71)
    “Benjamin Constant, the initiator of the whole liberal spirit of the nineteenth century.” (p.74)
    “Exchange by no means precludes the possibility that one of the contractors experiences a disadvantage and that a system of mutual contracts finally deteriorates into a system of the worst exploitation and repression. When the exploited and the repressed attempt to defend themselves in such a situation, they cannot do so by economics means.” (p.77)
    -Carl Schmitt, The concept of the political, translation by George Schwab, The University of Chicago Press, 1996 (1932 pour la première édition allemande) 79 pages.


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    -Spinoza, Éthique, IV, 24, 1677.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Carl Schmitt, Oeuvres

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 12 Mai - 10:47

    "Schmitt, qui a suivi le séminaire de Weber durant un semestre en 1919-1920, a pu s'inspirer de la vision d'un nécessaire "homme de confiance des masses" à physionomie "césariste" défendue par ce dernier, en arguant de sa compatibilité avec une forme de démocratie plébiscitaire, mais en amputant progressivement cette vision de son pôle libéral de partage, de contrôle des pouvoirs et du souci des garanties parlementaires de l'Etat de droit manifesté par Weber." (p.9-10)

    "Ce n'est pas un hasard si, pour changer de pays et de champ, un personnage comme De Gaulle, strict contemporain de Schmitt (il naît en 1890, Schmitt en 1888), issu des rangs de la droite catholique comme lui et imprégné de culture militaire (française), mais au destin radicalement divergent, parle encore sans ambages, dans ses Mémoires, de "dictature momentanée" pour qualifier le moment où il prend le pouvoir en 1958, avant l'installation des nouvelles institutions, et s'il n'hésite pas à faire de la dictature une possibilité toujours ouverte et légitime lorsque "la patrie est en danger"." (p.11)

    "Tel est le paradoxe central de l'état d'exception: dans certaines "circonstances exceptionnelles", il semble nécessaire de suspendre le droit pour le garantir, ou plus exactement de suspendre une partie des droits reconnus, ou de la Constitution, pour garantir l'existence de l'Etat et, par là, du droit et de la Constitution, ou pour élaborer un nouveau droit et une nouvelle Constitution. [...]
    Le droit a ses conditions d'exercice hors de lui-même." (p.15)

    "L'un des aspects les plus marquants de la pensée de Schmitt tient assurément au fait qu'elle a porté une attention passionnée à des phénomènes apparemment marginaux dont il estimait qu'ils étaient en fait de véritables "révélateurs" de structures essentielles." (p.17)

    "Si elle réalisait un certain ordre bourgeois-libéral sous l'égide de gouvernements d'abord sociaux-démocrates puis conservateurs-autoritaires, la République de Weimar a dû sa survie à un pacte avec l'armée pour la répression de la révolution spartakiste, puis à l'action des syndicats et des partis de gauche pour la mise en échec d'un putsch de droite soutenu par l'armée. Autant dire qu'elle était bâtie sur des fondements hautement instables et qu'elle a existé sous la menace quasi constante d'une guerre civile." (p.24)

    "Dans son activité de juriste, nécessairement "légaliste", et de conseiller des derniers gouvernements conservateurs-autoritaires de Weimar, Schmitt a tenté de pousser l'Etat allemand vers une forme d' "Etat fort" qui, tout en conservant sa Constitution démocratique, ne laisserait pas à ses ennemis la possibilité de le détruire "légalement" ou illégalement. Cette défense de l'Etat et d'un concept non-libéral de démocratie s'est toujours combinée avec une critique virulente du libéralisme, de ses "demi-mesures" et de ses "demi-portions", de sa prétention à régler tout différend et tout conflit par la discussion parlementaire." (p.24)

    "Plutôt qu'une attaque contre la République naissante, La Dictature constitue sans doute "un soutien et une justification du recours constant de la part d'Ebert à la Diktaturgewalt de l'article 48."." (p.27)

    "Dans son usage intensif, de 1921 à 1923, de l'article 48, alinéa 2, habilitant le Reichspräsident à "prendre toutes les mesures qu'il juge nécessaires pour préserver l'ordre public", il est vrai qu'Ebert a visé à la fois les menées révolutionnaires de l'extrême gauche et de l'extrême droite, et qu'il en a usé "surtout face au gouvernement [fédéral] de droite du Land de Bavière (von Kahr) dans une crise qui culmina en 1923 avec le putsch manqué d'Hitler et Ludendorff qui voulaient déborder von Kahr sur sa droite."." (note 1 p.27)

    « Après une période initiale de troubles graves marqués par un usage fréquent de l’article 48 (1919-1924), suit une période de calme politique où le Parlement et les partis gouvernent (1924-1929), puis la crise économique de 1929 entraîne des troubles d’ordre public majeurs, une montée des partis extrêmes et une présidentialisation du régime (1930-1933). » (note 1 p.29)

    "Si dialectique il y a chez Schmitt, c'est une dialectique sans synthèse, sans espoir d'une résolution finale des contradictions et des hostilités qui forment bien plutôt la trame même de l'histoire jusqu'à la fin des temps." (p.37)

    "Il est faux d'affirmer que le libéralisme "ne veut rien savoir de l'exception" et de l'état d'exception: la plupart des Constitutions de démocraties libérales contemporaines sont dotées d'articles prévoyant la possibilité de promulguer des mesures exceptionnelles ou un état d'exception." (p.46)
    -Jean-Claude Monod, introduction à Carl Schmitt, La Dictature. Des débuts de la conception moderne de la souveraineté à la lutte des classes prolétarienne, Seuil, coll. "Essais Points", 2000 (1921 pour la première édition allemande), 427 pages.

    -Carl Schmitt, La Dictature. Des débuts de la conception moderne de la souveraineté à la lutte des classes prolétarienne, Seuil, coll. "Essais Points", 2000 (1921 pour la première édition allemande), 427 pages.


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